La tentation du polyester

Devant la boutique Shein du BHV, une foule fait la queue pendant que les militant.e.s hurlent dehors. La planète brûle, les femmes qui cousent nos vêtements crèvent, et pourtant la tentation reste là. Parce que quand t’es pauvre ou grosse, la mode t’a toujours laissé dehors. Et qu’à défaut de pouvoir changer le monde, on essaye juste d’y ressembler

Gros Plan
3 min ⋅ 07/11/2025

Depuis hier, je vois passer en boucle sur les réseaux sociaux les images des gens qui font la queue pour accéder à la boutique Shein au BHV à Paris. Devant cette foule qui refuse de s’inquiéter des cris des manifestant.e.s ou de la planète qui brûle, deux sentiments : la colère et la tentation. Shein, c’est bien sûr l’horreur absolue : du plastique et du désespoir cousus en rangs serrés, des vêtements qui traversent la planète en cargo pour finir au fond d’un dressing, ou d’une décharge au Ghana. Et pourtant. C’est aussi la seule marque où tu peux t’habiller si t’as pas de thune et que t’as un corps que la mode a décidé d’effacer. 


Les gens adorent juger les pauvres et les grosses, surtout à Paris, c’est un peu le sport régional à la mode. Il suffit d’acheter moins, mais mieux, il paraît. Mais mieux, ça coûte un bras, ou ca n’existe pas dans ta taille. Y’a aussi toutes ces influenceuses friperies qui prétendent que c’est vraiment super trop simple de s’habiller pour 23 centimes. C’est faux. Et si ma taille n’existe pas en magasin, elle n’existe pas non plus en friperie. Ou alors elle est si rare qu’elle devient convoitée, achetée par lesdites influenceuses qui font de l’upcycling avec mes pulls. Lâchez ma veste putain, laissez-moi la mettre, pas besoin de la transformer en deux pantalons taille crevette.

Acheter moins, ça suppose que tu aies déjà quelque chose à te mettre. Quand ta taille n’existe pas dans les rayons et que tu dois souvent commander tes vêtements en Angleterre, aux États-Unis ou en Allemagne, ton sens de la mode est un peu étrange. Tu n’es jamais vraiment dans le bon tempo. Tu es à la mode des grosses d’un autre pays.Si toutes tes copines portent des jeans larges, toi t’es bloquée aux skinnys en attendant que le vent tourne chez les américains ou chez les australiens. Pas le choix. Alors oui, Shein c’est de la merde, voire un immense millefeuille de merde. Mais de la merde qui se renouvelle, qui suit les tendances, qui propose aux grosses et aux pauvres de ressembler à leurs copines, à leurs collègues. Pour beaucoup de femmes, c’est une béquille, une façon de dire j’existe quand toutes les autres enseignes vous ferment la porte.

La question évidente, c’est peut-être pas pourquoi les gens achètent Shein, mais pourquoi on les oblige à choisir entre la dignité et la planète. Et en bonus, pourquoi les femmes ressentent-elles une telle pression à suivre la mode et les tendances ? Et au fond, est-ce que suivre la mode, quand on n’a jamais eu accès à la mode, c’est vraiment un choix ? Quand t’as passé ton adolescence en legging et en pull de ton grand-père parce que tu ne rentres dans rien, quand ton meilleur ami à 14 ans, c'est le catalogue La Redoute pour femmes fortes, prendre une revanche avec la mode c’est pas rien. J’ai eu de la chance, j’ai eu une adolescence privilégiée : quand Internet n’existait pas encore, ma mère m’emmenait parfois faire les soldes à Londres. Là-bas, je trouvais ma taille dans pas moins de 6 enseignes accessibles, en plein centre-ville, je pouvais essayer, choisir. J’en pleurais. Pour mes potes précaires, c’était Bon Prix et la Blanche Porte, et la grand-mère qui te traîne dans des magasins “spécialisés” aux noms obscurs “Femme forte” “Belle en rondeurs” et autres “Ronde de nuit”. L’enfer.

Alors oui, Shein, c’est l’enfer. Pour la planète, pour les femmes dans les usines, pour les enfants, pour les populations opprimées. Un enfer clinquant, emballé dans du rose pastel et des slogans d’émancipation en polyester. Tant qu’on vivra dans un monde qui fabrique de la pauvreté, du corps jetable, du regard comparatif, Shein restera la verrue sur le pied qui pourrit. Tant qu’il faudra être “à la mode” pour être aimée, tant qu’on fera croire aux femmes que leur valeur passe par un miroir, rien ne changera vraiment. Je condamne Shein, évidemment. Mais comme disent les chrétiens vener, je blâme le pêché, pas le pécheur. Je sais aussi qu’on ne guérira pas cette purulence avec des discours sur la consommation responsable. On ne sait pas les tenir sans culpabiliser ceux et celles qui n’ont pas d’autre choix que de jouer avec des règles qu’ils ne maîtrisent pas. Tant qu’on n’aura pas démantelé le système qui crée la misère, la honte et la compétition entre nous, entre le Nord et le Sud, entre les blanc.he.s et les personnes racisées, Shein continuera de vendre ce qu’il a toujours vendu : le rêve d’appartenir, pour trois euros quatre-vingt-neuf.

J’aimerais aussi rappeler que depuis deux ans, toutes les grandes enseignes qui ont des rayons “grande taille” retirent en silence les corners physiques de leurs magasins. Impossible à présent de trouver, par exemple, la collection grande taille d’H&M, impossible d’essayer, de toucher les matières, de s’interroger sur une coupe. Les marques ne veulent pas voir les gros.se.s. Elles veulent bien, presque par charité, on dirait, nous vendre des fringues, mais discrètement. Il ne faudrait pas qu’elles se voient étiquetées comme marque pour grosse. La honte. 

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Gros Plan

Par Daria Marx

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