Et vous, l'hiver, c'est comment ?
J’ai l’hiver difficile. Ce n'est pas nouveau, c’est même un peu une tradition. Pâques au balcon, février tout au bout de la couette, bien au fond. Comme tout le monde, je crois. Tout est chiant. La pluie qui colle, les bilans à rendre au taf, la lumière qui se planque. Mes ami.e.s me manquent en hiver. Ils me ressemblent. Je sais qu’ils traversent la même dépression que moi. Le manque d’entrain, l’envie de bouffer des Kinder en maudissant la télécommande qui n’a plus de piles, les larmes pour quasi rien. Alors je ne leur en veux pas, j’attends qu’on se revienne les un.e.s aux autres. Je me demande comment font les familles, les parents, celleux qui doivent se lever tous les matins plus tôt, faire bonne figure, être la locomotive de petits êtres fragiles, endormis, morveux. Mes hommages à vous tous.tes. Bon courage. À quelle dose d’antidépresseurs fonctionnez-vous quotidiennement ? Mes hivers font partie des multiples raisons qui font pencher la balance reproductive du côté du grand non.
J’ai l’hiver difficile, je perds mes routines. Je suis malade, beaucoup, malgré toutes les précautions. C’est le travail, toujours au contact des autres, c’est la piscine. C’est la fatigue aussi, le corps qui te force un peu à ralentir quand ta tête refuse. J’enchaîne les gros rhumes, les rhinotrucs, les laryngomachins. C’est rien, je sais. Mouche-toi et ferme-la. C’est juste chiant. Je dors mal, je m’étouffe dans ma morve, je ne vais plus nager. C’est mauvais pour mon corps, mais c’est surtout mauvais pour ma tête. Je n’aime pas marcher sous la pluie à Paris, Merlin le chien déteste ça aussi. Les promenades se font plus courtes, utilitaires. J’ai des envies de fugue. Le site de la SNCF est devenu mon PornHub. Je mets des options sur des tas de trajets que je ne ferai pas. J’ai pas l’argent, j’ai pas le temps, et puis je suis trop angoissée, et puis je préfère rêver au chaud sans trop bouger. Mais au moins une fois par jour, je me dis que je me casse, rien à foutre.
Ça serait chouette d’avoir un hiver bien bourgeois, comme dans les films d’époque. On irait au manoir le week-end, faire du feu dans une immense cheminée, on pourrait convier tout le monde, on pourrait jouer au Cluedo, sortir marcher dans le parc après le déjeuner. On ferait des tisanes avec les tilleuls du jardin, on aurait des grandes jarres pleines de verveine et de miel récolté juste à côté. Y en aurait pour tout le monde, la porte serait ouverte, tout le temps, pour un moment ou plusieurs jours. L’endroit n’appartiendrait à personne, mais tout le monde en serait responsable. On se retrouverait dans ce refuge entre cabossés, on se laisserait vivre, on se laisserait de la place, parce qu’on en aurait plein. On ferait le choix du silence comme celui du bruit, on se ferait confiance, surtout. Voilà ma safe place, mon Animal Crossing personnel. Rejoignez mon île, je vous attends.
Le bon docteur L a remonté mon traitement. Je dors trop mal, ce n’est pas normal. Je fais des millions de rêves toutes les nuits. Il me semble que je suis dans un cinéma ivre. Quelqu’un a mal programmé la vitesse du projecteur. Ce ne sont même pas des rêves, juste des idées qui passent entre mes deux oreilles à la vitesse d’un TGV, sans que je puisse jamais y monter. Je me réveille secouée, perdue. Et je ne veux pas me rendormir. J’ai la nausée. Je suis coincée dans ces rêves qui n’existent jamais assez longtemps pour que je puisse les raconter. Je me souviens à peine d’une sensation, souvent celle de tomber. Il me faut un nouveau psy, j’ai ghosté le mien, ou il m’a ghostée, c’est selon le point de vue. Il faut que je retourne à la piscine, hurler sous l’eau, les yeux grands ouverts. Il me faut des lieux de décharge, des champs entiers à brûler. En hiver, je ne sais toujours pas mieux gérer mon angoisse et ma colère.
Je me sens coupable, évidemment. C’est le package complet. Qui suis-je pour chouiner ? Pourquoi se plaindre ? Passe à autre chose, putain. Je me trouve lâche, je me trouve hypocrite, je me trouve puante, je me trouve laide. J’ai tout ce qu’il faut pour aller bien. Regarde le verre à moitié plein. Force-toi. Ça ne fonctionne pas. Je traîne mes petits fantômes dégoûtants bien au chaud dans mon ventre. En hiver, ils sont de sortie. Ils me hantent, ils me harcèlent. J’ai le dos et les bras bloqués depuis des semaines. Comme si quelqu’un me battait, comme si je me mettais en garde sans cesse pour me protéger. Comme si j’attendais un coup qui ne vient pas. Comme si mon corps répétait une scène que ma tête a oubliée.
Je fais semblant d’être solide. Je fais mienne la devise des Alcooliques Anonymes : Fake it till you make it. Je fais des listes. Je réponds aux mails. Je bois des tisanes au gingembre pour combattre la nausée. J’envoie des “ça va” automatiques, propres, bien coiffés. Je fais la grande. Je suis responsable. L’hiver me déshabille, il voudrait me mettre à poil, défaire les cicatrices point à point, tout remettre à cru, mais il ne gagnera pas. J’ai traversé des saisons plus rudes que ça. La bad bitch de l’été ne va pas tarder à se pointer.
On se retrouve au printemps.Ou avant.