Comme des cafards

Certains disent que c’est mieux qu’avant. Mais la violence, elle, ne recule pas. Elle change juste de planque. Comme les cafards, elle survit à tout, sauf peut-être à la lumière.

Gros Plan
4 min ⋅ 21/11/2025

Je les vois, ceux qui pensent qu’on défile contre les violences faites aux femmes comme on se promènerait le dimanche, comme un hobby un peu désuet, comme une vieille habitude dont on peine à se défaire. Comme si le féminisme, c’était trop commercial maintenant. On passe à autre chose non ? Pourtant, dans tous les interstices de nos vies, dans les institutions, dans les médias, à l’école et dans les hôpitaux, la violence habituelle ou extraordinaire est toujours là, rampante, à peine cachée. Comme les cafards, elle attend le bon moment pour venir t’en mettre une, pour montrer sa face transfigurée. Elle n’a jamais disparu, on pensait juste qu’en faisant assez de bruits, qu’en posant assez de pièges, on lui ferait peur, qu’elle partirait à tout jamais.

On nous a dit d’être prudentes, vigilantes, organisées. On nous a dit de marcher en groupe, de serrer nos clés bien fort entre les doigts, de regarder derrière nous avant de rentrer dans l’immeuble. On nous a dit d’aller porter plainte, mais seulement si on avait des preuves, et de toute façon ça ne servirait à rien. On nous a dit que c’était le prix à payer pour être une femme. Certaines diraient même que c’est la vie, tout simplement. Certaines ne sauront jamais qu’il est possible de vivre autrement. C’est comme ça. Elles ne voudront pas savoir. Elles ne pourront pas. Parfois je les envie. 

Je les vois, ceux qui confondent courage et témérité, ceux qui pensent qu’on exagère, qu’on rejoue toujours la même scène, la même indignation, la même histoire. Ils ne comprennent pas que pour nous ce n’est pas de l’activisme, c’est de la survie. Ce n’est pas une posture politique, c’est la seule manière de continuer à respirer. Je comprends comme certaines choses peuvent paraître vaines à ceux qui ne ressentent pas dans leur chair l’urgence de se défendre, de protéger ses sœurs. Ils sont bien tranquilles, ceux qui ne frissonnent pas devant les collages, ceux qui ne pleureront jamais en manif.

Je me demande si, bientôt, ici, en France, une femme pourra sortir de chez elle sans jamais faire ce petit calcul intérieur, même pas une minutes, même pas une seconde : où je vais, avec qui je suis, est-ce que je rentre vivante ou seulement abîmée, est ce que j’envoie la plaque du Uber à ma mère, est ce qu’il va accepter de mettre un préservatif, est ce qu’il va arrêter de cogner ? Je me demande si on pourra aimer sans avoir peur, s’habiller sans prévoir l’itinéraire du retour, sans penser à l’homme qu’on croise où avec lequel on habite, parler sans se censurer, avoir enfin l’espace public tout entier en garde partagée. Ils viendront me dire que bien des femmes sont libres, plus libres qu’ailleurs, plus libres qu’avant. Toujours pas libres pourtant. 

Je ne crois pas que nous soyons en train de gagner la bataille. Je crois que nous sommes en train de raconter l’histoire autrement. Ce n’est pas rien. C’est peut-être même la seule victoire possible : inscrire dans nos corps une autre mémoire, une autre mythologie. Dire : voilà ce qu’on nous a fait. Voilà ce que ça a cassé. Et malgré tout, voilà ce qu’on reconstruit. Oser dire la frustration et la peine et la colère et le désespoir, oser enfin hurler tout haut ce qui nous mange le ventre tout bas, oser enfin, dans la rue, dans le cabinet du médecin, dans le bureau du chef, dans le salon de ses parents. Ne plus être entièrement déterminées, définies, décrites à l’avance sur une étiquette prête à coller, pouvoir déchirer l’opercule, se décider.

Je n’attends plus de miracle. Pas de grande révolution lumineuse, pas de grand soir qui rendra justice à tout le monde. Je veux juste un monde où on n’aura plus besoin de s’excuser de vouloir vivre. Où on n’aura pas à prouver qu’on a eu peur pour qu’on nous croit. Où on ne sera pas obligées de raconter le pire pour qu’on nous laisse exister un peu.

Il faut être résilientes, mesdames, vous n’avez pas le choix après tout, qu’est ce qu’on peut se permettre d’autre. C’est pratique, la résilience, ça évite à ceux qui nous abîment de se poser trop de questions.  Ça leur évite d’avoir honte. Ça leur permet de dormir tranquille. Elles s’en remettront. Elles sont fortes. Depuis Eve, depuis l’enfantement dans la douleur, elles ont l’habitude. La résilience, c’est le mot préféré de ceux qui ne veulent pas changer, pas bouger d’un seul pied. Certaines pourtant ne se relèveront pas. Certaines feront semblant d’être relevées, nous sommes beaucoup à donner le change, à marcher l’âme voutée, à vivre pour toujours en état de conscience altérée. 

Dans le soin, encore, des placards immenses de violence, tous prêts à s’ouvrir. Des centaines de médecins qui préfèrent prescrire pour abrutir plutôt que d’écouter, de laisser sa place à l’immense trou dans le bide creusé par des années à subir nos conditions de femmes, de filles, d’enfants. Des milliers de diagnostics aux noms compliqués, bien pratiques, eux aussi, pour cacher l’inceste, les coups, l’abandon, la négligence, l’oubli. On est des millions à devoir se réconcilier avec l’idée même de continuer à vivre.

On ne marchera peut-être pas toujours en novembre. On se lassera, peut-être. On inventera autre chose. Ils gagneront, sans doute.  Mais pour l’instant, c’est ce qu’on a : une rue, des banderoles, une colère qui ne sait plus où se mettre. C’est un rituel, une grand-messe. Et pour celles qui ne marchent pas, on y est tout de même, quelque part dans la tête. On sait bien que le monde ne changera pas en atteignant République ou Nation. Mais qu’en se peignant le visage en violet, qu’en chantant les mêmes airs, qu’en se serrant les coudes dans le froid, on s’assure d’exister, d’être encore là. Et pour quelques minutes, ca suffit, ca redonne foi.





Gros Plan

Par Daria Marx

Les derniers articles publiés