On nous a appris à tout vouloir savoir, tout de suite. J’ai décroché. Mais l’état d’alerte, lui, est resté : une peur sans titres, logée dans le corps.
J’ai un peu lâché l’actu depuis que j’ai lâché Twitter, le X, le sang. Je me souviens comme c’était vital avant, d’être la première à savoir, d’avoir cette fierté un peu nulle d’en savoir plus que les autres. Toujours au courant de la dernière sortie raciste de machin ou du bon mot politique de truc, toujours la première à réagir sur les déclarations d’un dictateur ou les regrets d’un humoriste. Plus besoin de lire la presse, plus besoin d’allumer la radio, tout se téléversait directement dans mon cerveau, j’avais les neurones façon telex, pas de tri, pas de hiérarchie dans l’horreur ou dans la bêtise, l’important c’était d’accumuler, pas tellement de transformer ou de réfléchir. En étranglant l’oiseau bleu, je me suis mutilée de mon oreille bionique, de mon oeil de lynx, j’ai la sensation d’être redevenue mortelle. Comme vous, comme les autres, je n’en sais pas plus, sur rien.
Je ressens beaucoup de culpabilité de cette ignorance commune. Je me retrouve incapable d’expliquer en plus de 6 phrases ce qu’il se passe en Iran, au Congo, alors que je connais encore par coeur mes dissertations sur les causes de la première guerre mondiale. Ne pas en savoir plus, c’est ignorer un peu tous ces gens qui sont en train de crever, partout, tout le temps. Ne pas savoir, c’est aussi ne pas s’intéresser à ce qu’il se passe trop loin, ou alors pire, à ces gens qui ne me ressemblent pas assez pour qu’ils me paraissent dignes de le faire. Ne pas savoir, c’est s’enfermer sur soi, parfois pour se rassurer, mais surtout pour ignorer le plus fort possible la réalité. Non, ce n’est pas du self-care, comme on voudrait nous le vendre, ce n’est pas ok de refuser de partager mon humanité avec celle et ceux dont la mort viendrait trop me déranger.
Je n’ai pas besoin d’avoir les doigts dans la prise pour sentir la puanteur monter. Parfois par culpabilité, je replonge. Pas un petit bain tiède. Un grand plongeon tête la première, sans brassards. J’ai regardé, lu, écouté. Trump. Encore. Toujours. Sa bouche comme une fissure permanente entre le réel et l’horreur, ses phrases qui n’en sont pas, qui commencent et qui se perdent pour ne jamais faire sens, ses promesses comme des menaces mal emballées. J’ai regardé les analyses, les courbes, les scénarios catastrophe avec des flèches rouges et des experts qui hochent la tête très grave. J’ai fait ce truc que je sais faire par cœur : laisser la peur s’installer confortablement, lui tirer une chaise, lui servir un café. La regarder dans les yeux et décider qu’elle allait gagner.
Il n’y a pas que lui. Tous les autres. Tous.
La peur, chez moi, n’arrive jamais seule. Elle vient avec son petit sac à dos plein d’images. Des frontières qui se ferment comme des mâchoires. Des droits qui fondent plus vite que les glaciers qu’on n’arrive déjà plus à sauver. Des corps qu’on classe, qu’on trie, qu’on hiérarchise. Des phrases qu’on croyait mortes et qui reviennent, maquillées en bon sens. Des trucs qu’on voudrait te vendre comme normaux alors qu’ils sont violents, immoraux, immondes. J’ai senti ce vieux réflexe revenir : tout voir, tout anticiper, tout absorber, comme si être informée à saturation pouvait encore servir de talisman. La peur est une excellente alarme, elle réveille toute la putain de barraque, elle fait claquer les dents et trembler les genoux, tu ne peux pas l’ignorer, elle s’invite partout, elle hurle plus fort que toi. On ne peut plus faire semblant, collectivement, d’aller bien. On ne peut plus ignorer la peur, nos peurs, leurs peurs. L’alarme du premier mercredi du mois, la grosse sirène, je l’entends partout, tout le temps, elle ne me lâche pas.
Plus que jamais je me méfie des fichiers, des recensements, j’ai peur pour les miens, j’ai peur pour ceux des autres, les promesses ne tiennent plus, demain ne chantera pas. On se serre fort entre nous, pour faire face à l’hiver, pour retourner au boulot, pour affronter les nouvelles. Le micro, le macro, t’as beau changer la lentille, la merde ne se décolle pas, elle s’immisce dans les fissures invisibles, elle colonise toute la rétine. J’ai peur de voir changer les gens, qu’ils enlèvent leurs masques comme dans scoubidous, j’ai peur que ca devienne trop facile de détester les gens pour rien, j’ai peur que ca devienne normal de se revendiquer raciste, homophobe ou débile, que ca soit chic. Plus que jamais, je dis, rentre bien, fais attention à toi dans la rue, mais je n’ai plus peur du harceleur, du violeur des films, j’ai peur de l’air du temps, j’ai peur de ceux qui pensent regagner le pouvoir et se venger tranquille, j’ai peur de ceux qui jouissent un peu trop fort du backlash mondial, du retour de l’ordre et du cirage des bottes.
Il n’y a pas d’endroits où fuir. Pas d’arche de Noé, pas de pays béni. Il n’y a que des parcelles arrachées à la montée des eaux à la force de nos imaginations, de nos combats, des îlots bricolés par nos volontés seules. Des arpentages militants, des manifs, des heures de babysitting offertes aux copains, des livres qu’on se refile, des regards qu’on s’envoie de loin, des milliers de fanzines, de carnets remplis, refaire le monde avec des clous et de la colle s’il le faut, un mode d’emploi pour bloquer les nuisibles, ils remontent par les tuyaux, ils se planquent sous nos plintes. On apprend à se passer les signaux, à se dire attention, ça recommence, là, maintenant. On apprend à ne pas confondre le silence avec la paix.
Je n’ai presque plus besoin de lire les nouvelles pour trembler, j’ai le corps tendu entre deux tubes de thérémine, il réagit avant l’impact, mon ventre gronde.