Un billet de rentrée pour celles et ceux qui cherchent moins à aller mieux qu’à se souvenir que c’est possible : un rêve, de la tisane au fenouil, et des sensations à garder tout au fond du ventre.
J’ai fait un rêve, et oui, après 62 vendredis passés ensemble, nous atteignons ce stade de l’intimité façon petit-déjeuner tardif, j’ai le café séché aux coins des lèvres et une croute qui refuse de se barrer au coin de l’oei, prépare-toi, ressers-toi, on y va. C’est toujours un tout petit peu chiant les rêves des autres, la personne qui raconte est beaucoup trop investie, elle vibre encore des sensations étranges ressenties pendant qu’elle volait au dessus de Périgueux déguisée en super canard ou autre version de balades nocturnes sous LSD. Alors je vais essayer de tirer un enseignement de ma propre version de cette figure imposée, quelque chose de réconfortant mais porteur pour vous aider à bien commencer l’année (bonne année).
Voici mon rêve : je suis l’animatrice d’une retraite spirituelle, ou au moins d’un atelier dans cette retraite. Pour te situer l’ambiance, ca doit sentir la tisane de fenouil pour les règles douloureuses, il y a des tapis de yoga et des zafus, ces coussins venus d’Inde pour nous permettre d’oublier notre blanchité, je pourrais avoir des dreads si je n’avais pas pris conscience de la problématique de l’appropriation culturelle, un sarouel vient orner mes hanches de déesse-gaïa-du-91. On se situe pile au milieu entre le week-end méditatif tendance sectaire, et la retraite d’auto-massage vendue à des introverti.e.s qui éspèrent secrétement partouzer entre deux om shanti om. Je n’éxagère pas, j’ai mis un pied dans ces espaces à un moment de ma vie qu’il faudrait que je raconte pour en rire ou pour prévenir, entre le sex-positif et le pouvoir des énergies, quelque part sur l’ile paumée des gens qui refusent d’aller en thérapie mais qui acceptent les bains dérivatifs comme porte de sortie à leurs existences pourries.
Dans mon rêve, j’y crois à 98%, je câline l’espace de l’atelier d’un air inspiré, je salue les points cardinaux pour ne pas vexer les divinités présentes, je suis investie. Et puis, j’ai dans le même temps une superposition mentale d’un moi plus cynique que jamais, une petite voix acerbe qui se fout de ma gueule, qui m’empêche de m’adonner tout à fait à la béatitude forcée de cette cérémonie païenne que je construits pour mon groupe. Chelou. Mon groupe donc, une dizaine de corps en slips blancs sans visages définis, ils pourraient être des mecs cis d’un certain âge, mais finalement je m’en fous, je prêche dans le désert, je cherche surtout à me convaincre moi. Je propose des exercices corporels divers, des adaptations de salutations au soleil, mon esprit endormi m’empêche de me rappeler à la réalité : éveillée, je suis aussi raide qu’un trique, incapable de réussir le moindre asana de yoga dans les règles de l’art. Tenez vous les mains, regardez-vous dans les yeux, sentez vos énergies de mélanger, and all that jazz.
J’installe mes éléves en cercle, en position du lotus, je leur demande de fermer les yeux. Et soudain, j’ai physiquement, enfin, autant que je puisse l’avoir vraiment dans ce sommeil profond, la sensation d’une grande boule de chaleur dans ma poitrine, juste là dans mon sternum. C’est précieux, parce que c’est souvent un endroit de douleur pour moi, je suis très anxieuse, je me contracte, j’ai souvent des douleurs inter-costales à me faire hurler, mais là, à ce moment précis, tout est oublié, ma poitrine n’est que rayons de lumière, couleurs chaudes et doux bouillonnement de bons sentiments. Je m’installe au milieu de ma bande, le coeur tout irradié, je ferme les yeux, et je leur pose une question qui me paraît essentielle, je leur demande d’identifier en eux le marqueur du souvenir du plaisir. Cela paraît tarabiscoté à lire, là, un 2 janvier, je l’entends bien, mais pour moi, cela fait encore écho. Je cherche avec eux le souvenir du plaisir. Pas le contentement immédiat, pas le délice facile, mais le souvenir de ce qui a été. Je cherche en moi les traces de ce régal, ses marques sur ma peau, je cherche l’inverse de la nostalgie grise, celle qui fait regretter ou errer longtemps dans des territoires embrumés, je cherche la nostalgie soleil, celle qu’on retrouve pour se réchauffer, celle qu’on peut re-infuser pour l’éternité.
Pour finir cette quête intime, je leur demande de matérialiser ce sentiment, cet endroit, ce ressenti dans un objet, dans un livre, dans une chanson, dans un endroit tangible, quelque chose qu’ils peuvent retrouver, et je me prête au même exercice. Je trouve cet endroit dans un mantra de yoga kundalini que j’ai découvert lors des sessions de Yogras de Gras Politique. Je me réveille alors que j’essaie de retrouver ce mantra sur Youtube. Je vais rester longtemps dans mon lit, à l’écouter en boucle, dans un demi-sommeil, pleine de plaisir, pleine de bonheur, réchauffée d’avoir trouvé le souvenir du plaisir, de l’avoir enfermé dans ce mantra. Cette perception quasi extra-sensorielle reste avec moi à ce jour. Quand je lance ce mantra, quelque chose se déclenche automatiquement à l’intérieur de mon ventre. J’ai ancré, quelque part, bien profond, le souvenir de la possibilité d’un bonheur.
Alors voilà ce que je nous souhaite pour l’année qui commence : ne pas courir après le bonheur comme une performance, un objectif trimestriel, un truc de plus à évaluer, pas de KPI. Mais apprendre à en cartographier les traces. Savoir reconnaître les endroits où il est déjà passé. Les chansons qui ouvrent une fenêtre sans prévenir. Les livres qui font battre le coeur un peu plus lentement. Les corps qui se détendent quand on pensait qu’ils avaient oublié comment faire. Je nous souhaite de fabriquer des balises. Des petits objets magiques mais sobres, sans paillettes ni promesse de transcendance immédiate, pour ne plus nous perdre quand la mer nous agite trop fort. Des mantras, des phrases, des lieux, des gestes simples, capables de nous rappeler, les jours de brouillard épais, que nous avons déjà connu ça : cette chaleur dans notre noyau même, dans notre âme peut-être, cette sensation rare mais réelle que la vie, parfois, consent à se faire douce.
Et quand tout ira moins bien, parce que ça ira moins bien, évidemment, je nous souhaite de nous souvenir du plaisir, du bonheur, de l’été, qu’ils existent encore quelque part en nous, dormants peut-être, mais intacts. Rien n’est perdu. Nous sommes entier.e.s, même dans les passages les plus sombres.
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Merci d’être presque 1300 à me lire tous les vendredis.
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J’ai mis en place un nouveau tarif à 3 euros par mois : ca fait un petit trou dans votre budget, mais ca me fait un immense plaisir. Merci à celles et ceux qui s’abonneront !