Bye Elsa

J’ai longtemps cru que détester sa hiérarchie faisait partie du travail. Puis j’ai rencontré Elsa. Elle part aujourd’hui, et je découvre qu’un bon management, ça existe, et que ça rend triste quand ça s’en va.

Gros Plan
3 min ⋅ 30/01/2026

Vous aimez votre manager, vous ? Ça fait plus de vingt ans que je travaille et je crois que ça ne m’est jamais arrivé. Dans ma dernière expérience professionnelle, dans un parti politique, j’étais un pion qu’on déplaçait au gré des ambitions locales des un·e·s ou des autres, sans jamais penser à l’année d’après, sans me demander mon avis. Mes relations avec la hiérarchie ont toujours été hostiles ou inexistantes. J’ai toujours détesté obéir sans comprendre, exécuter sans sens, dire oui par réflexe de survie plutôt que par conviction. Je n’ai jamais eu beaucoup d’ambition, jamais voulu être directrice du monde. J’étais donc condamnée à avoir quelqu’un au-dessus de moi qui décide, ça s’annonçait mal.

J’ai connu les managers absents, ceux qui ne répondent jamais aux mails mais surgissent pour recadrer. Ceux qui confondent autorité et brutalité. Ceux qui veulent devenir ta meilleure amie pour aspirer tes secrets et mieux t’écraser ensuite. Ceux qui parlent d’équipes comme de familles, pensant rassurer alors qu’ils sont toxiques. Ceux qui prennent le crédit quand ça va bien et disparaissent quand ça va mal, qui te jettent sous les roues comme une vieille peau de banane. J’ai appris à me méfier, à garder une distance, à ne rien attendre. À faire mon travail en serrant les dents et les poings, en me disant que, de toute façon, ça finirait pareil : fatigue sourde, colère rentrée, départ fracassant une fois que tout serait usé.

Et puis il y a eu Elsa.

Ce n’est pas arrivé d’un coup, pas comme une révélation mystique, promis. Elle n’est pas descendue du ciel en toge blanche pour venger toutes mes années de management foireux. C’est venu doucement. Dans sa manière de poser un cadre sans m’écraser. De se soucier de moi, vraiment. De m’expliquer, toujours. De me faire confiance sans se désengager. De crever les abcès avec une toute petite aiguille très fine, pour ne pas faire trop mal. De rappeler le sens, l’engagement, le grand projet, quand tout semblait se dissoudre dans l’urgence et la médiocrité.

Avec elle, j’ai découvert quelque chose d’assez inédit pour moi : une hiérarchie qui ne cherche pas à dominer, mais à aider. À faire tenir les murs, les personnes, l’éthique, le cap. Une autorité tranquille, exigeante, qui ne joue pas à faire peur. Qui ne prétend même pas être au-dessus. Quelqu’un qui ne confond pas vulnérabilité et faiblesse, et qui sait que prendre soin des autres commence souvent par ne pas les écraser, par leur laisser la place d’exister pleinement. Elsa me laisse râler, grogner, elle entend. Si ça l’inquiète, elle ne le montre pas trop. Elle me rassure, même quand elle n’est pas complètement sûre. Ça va le faire. Tout va bien se passer.

Moi je doute, au travail comme ailleurs. J’ai peur de mal faire, j’ai peur de ne pas assez faire, j’ai peur de faire trop fort ou trop doux, j’ai peur de dire trop brut, j’ai peur de me taire. Je suis une grande gueule qui tremble un peu à l’intérieur, qui fait tout pour avoir l’air. Il faut une personne tout à fait particulière pour me capter, pour me donner ce dont j’ai besoin sans me faire flipper, sans m’agacer. Je ne suis pas difficile, juste un peu particulière, promis, je sais m’adapter.

Grâce à Elsa, j’ai appris à travailler autrement. À moins me crisper sur les détails, sur les petits agacements de la vie d’équipe. À dire quand ça n’allait pas. À faire confiance aussi, ce qui, pour moi, relève presque de l’exploit olympique. J’ai appris qu’un manager pouvait être un appui, pas un obstacle à franchir, pas une bombe prête à exploser dans un placard vermoulu. Un endroit où déposer mes doutes sans qu’ils se retournent contre moi. J’ai appris à être meilleure aussi : plus ferme sur mes appuis, moins vénère quand il le faut, plus attentive aux conseils. Je les ai tous pris.

Aujourd’hui, Elsa part vers d’autres aventures. Et je suis triste. Triste d’une tristesse adulte, pas spectaculaire, mais dense, un peu chiante. Celle qu’on ressent quand on sait qu’on a eu de la chance. Je crois que je n’aimais pas mes managers parce que je n’en avais jamais vraiment rencontré un·e qui sache faire ce métier-là : accompagner des humain·e·s, pas seulement produire des résultats. Elsa m’a réconciliée avec l’idée même de l’encadrant.e. Elle m’a autorisée à demander de l’aide, à dire que je ne savais pas faire. Elle n’attendait pas de moi que je sois une rock star ou une employée parfaite. Je savais que je ne risquais rien à essayer ou à rater. Une bête de filet de sécurité.

Alors oui, je suis triste. Mais je suis aussi profondément reconnaissante d’avoir croisé cette manière de travailler, cette droiture-là, cette exigence habitée. Reconnaissante d’avoir compris que non, je n’étais pas “ingérable” ni “trop”. Parfois, il suffit juste de quelqu’un qui te laisse prendre ta place pour que tu arrêtes de lutter aussi fort pour la défendre.

Merci Elsa.
Et bon vent, bon voyage, belles montagnes, beaux bus et beaux fleuves du lointain. J’espère qu’on deviendra amies quand tu rentreras de loin.


Gros Plan

Par Daria Marx

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