Il y a des gestes qui reviennent sans prévenir. Le corps se souvient de ce qu’il a appris avant la tête, comme si la mémoire passait d’abord par la peau. Ce jour-là, en Bretagne, c’est l’eau qui m’a rappelée à une autre partie de moi.
Je pars quelques jours en Bretagne sans ma femme, j’ai l’impression d’être un vieil oncle à pantalon de velours côtelé quand je l’écris, je pars, elle part aussi, ailleurs, nous partons. On se rattrape des vacances passées covidées, je cours après le sommeil depuis l’infection, mes nuits sont pleines de cauchemars et de réveils inutiles. Après ces quelques jours passés enfermées dans l’appartement, il me faut du ciel, il me faut de l’espace, j’ai envie de disparaître dans le gris d’une plage. Ce n’est pas seulement mon aversion pour l’avion ou mon angoisse irrationnelle du voyage qui me fait revenir en Bretagne, mais quelque chose du ventre que je ne sais pas expliquer et qui me fout presque la trouille. Je n’ai jamais agité de drapeau noir et blanc en festival, je ne défile pas cagoulé pour l’indépendance de ma région préférée. Pourtant, il m’arrive de pleurer de ne pas être en Bretagne, quand je suis fatiguée, quand je suis à bout, j’ai des paysages mentaux bretons préférés que je visite pour me calmer, des safe-place en forme de bouts de rocher.
J’ai la chance de pouvoir y retourner souvent, dans des lieux différents. Cette semaine j’ai pu me tenir toute droite face à l’immensité chaque jour, sentir mon corps bien lourd se faire soulever par le vent, voir la brume de la nuit se mélanger à la fumée de cheminée des voisins en sortant Merlin. Vers minuit, c’est la dernière sortie de la journée. À Paris, elle consiste en quelques pas pressés sur un boulevard, où je prie les divinités de la vessie pour qu’elles expédient les affaires courantes. Je suis pressée, je suis fatiguée, j’ai envie d’aller me coucher. Ici, tout sent différemment, et comme mon chien, je passe du temps à humer l’air en me demandant si l’odeur vient du sel ou de la forêt ou du bois qui pourrit, si les bruits viennent d’autres animaux ou du vent qui s’engouffre partout sans demander d’avis. En bonne parisienne, je me suis déjà dit que je voudrais un parfum, une bougie, qui sente le dernier pipi de mon chien en Bretagne. On ferait fortune, c’est écrit.
Aujourd’hui, j’ai infusé toute l’après-midi à la cure, comme on dit ici. Un “spa marin”, pour faire chic. Une piscine d’eau de mer chauffée, deux jacuzzis, un petit hammam et une salle de repos qui donne sur la mer. J’aime regarder les gens, mais j’aime aussi observer la manière dont ils me regardent. Quand je sors de Paris, j’ai souvent l’impression d’être plus observée. Je fréquente ma piscine municipale parisienne très fréquemment, et j’ai souvent l’impression d’être invisible, tout le monde s’en fout et c’est ce que je veux, je me réincarne seulement quand un nageur indélicat vient me frôler d’un peu trop près, mon corps prenant alors toute sa place dans les insultes que nous échangeons ensuite. Ici les gens me regardent, les femmes surtout, il y a la grosseur et les tatouages, je les vois donner des petits coups de coude à leurs chéris, qui, indolents et cuits à cœur par les heures de sauna, haussent les épaules et repartent s’ébrouer. Mes seins ont encore beaucoup de succès ici, je ne sais pas si cela me dégoute ou si cela me ravit.
Les corps sont différents au spa marin. Il n’y a pas d’athlètes, pas d’abdominaux à la découpe menaçante, les personnes minces sont rares. J’y croise deux groupes très distincts : les retraité.e.s du coin, et les quarantenaires excédés par la vie, les enfants qui braillent ou les patrons qui hurlent. Il doit bien y avoir quelques vacanciers de passage dans le coin, mais ils se cachent bien. On devine aux traces de bronzage encore visibles des plus agé.e.s des jardins bien entretenus, des coups de main donnés aux moissons, des heures passées à pêcher ou à courir après des petits enfants venus de loin. Pour les autres, nous sommes las, mous et gras, les femmes ne sont pas apprêtées, les maillots sont sportifs, les hommes sont embêtés dans des slips trop petits qu’ils n’arrêtent pas de tirer. Nous avons tous des bonnets ignobles sur la tête. On ne vient pas à la cure pour se faire voir, on vient se détendre, de gré ou de force.
Il faut dire que l’endroit semble hésiter entre le luxe et le sanatorium. Ici, pas de soins esthétiques, pas de promesses de rajeunissement ou de raffermissement. Les soins proposés sont à la chaîne, on vous installe dans une baignoire de balnéothérapie ou sur un lit d’eau à jets et on vous laisse pour 15 minutes de plaisir, montre en main. Les autres attendent derrière la porte, on les entend grogner. À côté de la piscine chauffée, la rivière de marche n’a rien d’un lagon artificiel, c’est un couloir d’eau glacé rempli de marches que les plus vieux montent et descendent en boucle en espérant retrouver leurs articulations d’avant Mitterrand. Depuis la piscine, debout, on a vue sur la mer, elle est juste derrière la baie vitrée, mais une fois immergé.e.s, un muret blanc empêche de rêvasser en se faisant masser le petit fessier par un jet bien placé.
Alors, pour échapper un peu au caractère semi-kolkhosien de l’installation, les plus téméraires osent braver novembre pour aller se baigner. C’est ce que j’ai fait cet après-midi, j’ai poussé la porte automatique, j’ai traversé le pédiluve rempli de sable, j’ai fendu les groupes de promeneurs emmitouflés pour aller à la mer. Il faisait presque beau, la mer était haute, j’ai laissé ma serviette un peu plus haut et je me suis lancée. J’ai senti les regards des porteurs de doudounes se poser sur moi, j’ai imaginé les discussions, je me suis fait des films. J’ai voulu rentrer très vite dans l’eau pour me débarrasser de leurs yeux gluants sur mon ventre, de leurs commentaires et de leurs avis, mais je n’ai pas réussi. Le froid a d’abord gelé mes pieds dans des milliers d’épines, à me couper le souffle. Mais orteil par orteil, aidée par les vagues qui se foutent bien de ton tempo, j’ai fini par avoir de l’eau jusqu’aux épaules.
Je ne sais pas si c’était la dopamine qui me montait au cerveau ou si c’était mon corps qui se souvenait tout seul, rejouant une vieille partition inscrite quelque part dans la chair, mais mes membres ont décidé que c’était le moment parfait pour un bain rituel. Dans le judaïsme, on s’immerge pour marquer une transition, une purification, une sorte de mue invisible. Les règles sont strictes, bien sûr. J’ai appris à me baigner comme il faut : le corps détendu, les genoux légèrement fléchis, les bras ouverts, les doigts écartés pour que l’eau touche tout, même les recoins qu’on oublie. On dit qu’il faut un bassin casher, construit selon les règles de la Torah, pour être permise à son mari à la fin de son cycle. Mais il existe une échappatoire poétique : la mer, selon les sages, est un mikvé géant, offert à tout le monde.
Alors, il y a quelques heures, en avançant dans l’eau glacée, j’ai refait sans réfléchir les gestes appris il y a vingt-cinq ans. J’ai fléchi les genoux, ouvert les bras, pris une grande inspiration et, trois fois, j’ai disparu sous les vagues. En ressortant, j’étais presque étonnée. Je me suis auto-déclarée casher. Conforme. Pas à la loi, ni à un mari, mais à moi-même.
Après la fatigue post-covid, la petite déprime d’automne, les tracas minuscules mais persistants, j’avais besoin d’un acte un peu magique, qui me relie à moi, qui me redonne foi en moi. J’avais envie que ce rituel me ressemble : libre, joyeux, sans peur. Je crois que je le referai. Pas pour me purifier, je n’en ai pas besoin, mais pour me souvenir que je suis là. Et dans l’eau si froide qu’elle me rougit encore la peau, mélanger encore toutes mes identités, toutes les versions de moi qui ne s’émulsifient pas dans l’air. Me reconnecter à tout, revenir à moi, entière.
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