Presque pas prof, pas presque prof

Je n’ai jamais eu de classe à moi, mais j’ai appris à tenir un cadre, à faire circuler des mots, à rester quand ça déborde. Pas simple la transmission, les limites, et ce qu’on apprend trop tard à dire tout fort.

Gros Plan
4 min ⋅ 23/01/2026

Quand j’étais ado, je voulais être prof d’anglais. Je m’y voyais très bien, sur ma petite estrade, sur mon petit bureau, à faire défiler les verbes irréguliers et les articles de société. Je voulais organiser des voyages en car pour traverser la Manche, je voulais leur faire écouter les Beatles, rire dans la salle des profs, j’aurais eu mes chouchous, mes têtes, ils se seraient tous levés pour dire Capitaine, mon Capitaine. Rien que ça, bien sûr.

J’ai été presque prof. Presque pas. 

Presque, c’est important. J’ai frôlé l’estrade sans jamais m’y installer vraiment. À la place, j’ai été cheftaine, puis animatrice. Rien à voir, en somme. Mais y’a de l’idée, quand même. J’ai connu les colos, les campings, les sacs trop lourds, les listes de prénoms qu’on apprend trop vite, les coups fourrés des gamins les plus sages et les parents qui oublient de mettre des chaussettes pour la quinzaine. J’ai connu les gros chagrins de la nuit, ceux qui n’ont pas de mots et qui coulent sans prévenir, les angoisses du réveil, le ventre noué avant le petit-déjeuner, la peur d’une journée trop longue, trop bruyante, trop pleine. J’ai des kilos de larmes de petit enfant dans mes poches, j’ai des centaines de bisous que j’aurais aimé donner mais que je me suis retenue de distribuer.

J’ai connu la tentation d’être pote avec les plus grand.e.s. Celle qui te donne envie de rester cool à leurs yeux, qui te fait mélanger les genres, faire l’adulte cool, transgresser les règles pour avoir l’air.  A deux doigts d’aller leur acheter leurs bières. Pour ne pas être celle qui dit non, celle qui cadre, celle qui tient. Pour rester un peu ado, moi aussi, pour savoir qui sort avec qui. Ca ne fonctionne pas. Ils finissent par se moquer de toi, ils ont raison. C’est pathétique. Pas du tout mignon.

Et puis j’ai appris. Pas tout de suite. Pas sans erreurs. Pas sans me faire déchirer l’âme entière par un ado qui voyait plus clair que les autres. Il avait vu. Pas sans faire prendre de risques aux enfants que j’encadrais : à vouloir être trop comme eux, je ne les sécurise plus assez.

J’ai appris que transmettre, ce n’est pas séduire. Que ce n’est pas être adorée. Pas être la chef de bande respectée.  Que ce n’est pas chercher le regard qui applaudit ou qui remercie. Transmettre, c’est accepter d’être parfois détestée sur le moment. C’est poser une limite quand ça déborde. C’est rester là quand ça pleure, même quand on ne sait pas quoi dire. C’est ne pas se servir des autres pour réparer ses propres manques.

Je ne suis pas prof. Je ne l’ai jamais été, officiellement. Je n’ai pas eu de classe à moi, pas de programme à finir avant juin, pas de copies à corriger le dimanche soir. Ça m'a passé en une seule journée, un vendredi d’été. Je prenais le train pour Bordeaux, le TGV était blindé, j’ai voyagé entre deux wagons avec une jeune femme qui n’arrêtait pas de pleurer. Elle a fini par se confier. Elle était prof d’anglais. Elle détestait tout de sa vie, de son métier. A l’arrivée, j’avais changé de rêve. Brexit. 

Mais j’ai appris à passer quelque chose. A force de colonies de vacances, oui, mais aussi à force de manifestations, d’éducation populaire, d’arpentages féministes, d’ateliers d’auto-gynéco, de conférences sur la grossophobie. J’ai appris à faire circuler ce que j’ai dans le ventre : des mots, des façons de me tenir, des manières de ne pas me perdre complètement quand ça tangue. J’ai appris que ça comptait, même sans diplôme, même sans titre, même sans estrade.

J’ai mis trop de temps à le savoir. À comprendre que ce que je faisais n’était pas un à-côté, pas un ersatz, pas une version ratée d’un rêve d’ado.Il y a des choses bonnes dans ce qu’on transmet comme ça. Des choses imparfaites, bricolées, parfois encore fragiles, mais bonnes quand même. Et aujourd’hui, je parle depuis un mélange savant de culot, de connaissances, d'expérience. Depuis ce que j’ai traversé, raté, compris trop tard. Depuis les limites que j’ai appris à poser, les silences que j’ai appris à tenir, les mots que je choisis de faire passer plutôt que d’autres. Je sais. 

Dans mon métier actuel, je forme, j’explique, je donne la parole, j’amplifie la voix des autres.
Je ne parle jamais  vraiment seule. Même quand je le suis. Je parle avec, à côté, parfois en retrait. Je fais circuler des récits qui ne sont pas les miens, ou pas seulement, et je veille à ne pas les lisser, à ne pas les rendre présentables, à ne pas les trahir.

Je travaille avec des personnes qui ont longtemps été sommées de se taire, de se soigner en silence, d’être reconnaissantes. Des personnes à qui on a expliqué leur propre vie, leur propre corps, leur propre souffrance. Alors je fais attention. Aux mots que j’emploie. À la place que je prends. À celle que je rends.

Je transmets des outils, des cadres, des histoires possibles. Des manières de faire lien sans se dissoudre, de s’engager sans s’écraser, de prendre soin sans se sacrifier.

Je crois profondément à l’intelligence collective, à la pair-aidance, à la puissance du vécu quand il est mis en commun, politisé, respecté. Je crois que le savoir ne descend pas d’une estrade, qu’il circule horizontalement, qu’il se fabrique à plusieurs, dans les plis, dans les contradictions, dans les zones grises.

Je ne suis pas prof.
Mais je participe à créer des espaces où quelque chose peut s’apprendre. Pas à marche forcée. Pas sous la menace d’une note. Je crois comprendre ce que ça coûte de transmettre sans dominer, d’accompagner sans posséder, de tenir une place sans s’y accrocher. 

Je sais que ce qui circule ne m’appartient pas, et que c’est très bien comme ça. Circulez, c’est beau, vous le faites très bien. 



Gros Plan

Par Daria Marx

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