En lisant Gisèle Pelicot, je ne retrouve pas la colère droite que j’avais pour Jacqueline Sauvage. Je retrouve du trouble. Des souvenirs qu’on protège. Et cette question qui dérange : que fait-on d'une mémoire qui n'en finit pas de trembler ?
Avec Jacqueline Sauvage, je ne me posais pas toutes ces questions. Tout était net. J’aurais du pourtant. Un homme était mort. Ce n’était pas rien. Un homme violent, des années de coups, une terreur installée, des viols connus de tous. Un mari brutal du premier au dernier jour. On pouvait tracer une ligne claire entre lui et elle. Entre le mal et la survie. Je pensais savoir où me tenir. Je pensais savoir quoi penser. Mon indignation trouvait sa place, confortable, presque droite. A l’époque, j’avais organisé une cagnotte pour ses frais en prison. J’étais fière de soutenir cette femme. Dans mon salon, longtemps une affiche : un bras, une carabine, et les mots go Jacqueline, go. Elle m’a vengé de tout, elle m’a vengé de tous. Elle a tué le père, l’agresseur, le violeur, le bourreau. Clic-clic-boum.
Avec Gisèle Pelicot, je ne trouve pas la même évidence. J’ai vieilli aussi. J’ai mis un nuage de nuance dans mon océan de rage. Dans son livre, il n’y a pas le monstre caricatural qui hurle et frappe. Il y a surtout l’homme ordinaire. Le mari. Le père. Celui qui, en surface, construit une maison, élève des enfants, partage des repas. Et dessous, l’abîme. Une vie parallèle, méthodique, clandestine. La superposition de deux films qui semblent ne jamais devoir se rencontrer. Quand madame Pelicot raconte son mariage, elle veut qu’on se souvienne de la joie, des petits moments de soleil, des bonnes vacances, des fous rire. Elle ne veut pas qu’on oublie. L’autre, son mari, ce qu’il a fait, l’horreur de ses actes, ça semble habiter un autre continent. Comme si elle pouvait choisir de visiter l’un ou l’autre. Comme si tout ne se téléscopait pas, partout, tout le temps.
Moi, à la lecture de son livre, en regardant ses interviews, je vacille.
Tout se met à tourner. Le réel, le bien, le mal. Comme pour l’inceste. Comme ces années passées à me demander si quelque chose était arrivé.
Je lis ces pages où elle sauve des miettes. Où elle tente de garder intact le souvenir d’une photo jaunie : un anniversaire, une fête de Noël. Je comprends, je crois, quand je me force un peu. Nous faisons tous ça. Nous bricolons une mémoire supportable. Nous retaillons les souvenirs pour qu’on puisse les tenir à la lumière sans nous entailler les doigts. Quelque chose me retourne le bide, quelque chose me rend l’exercice insupportable.
Ce n’est pas seulement une histoire d’homme double. Ce n’est pas seulement le monstre caché sous le costume du père de famille. On ne résume pas l’autre, le mari, et puis toute cette histoire, à un titre du Petit Détéctive. Non, ce qui m’active, c’est cette obstination à vouloir préserver le décor. À dire : il y avait quand même du beau. À vouloir maintenir debout la maison alors que les fondations sont creusées dans poison.
Je pense à ces familles où tout le monde sait et où personne ne dit. À ces salons où l’on sert le café pendant que l’air est saturé d’un secret trop lourd. À cette sensation d’être la seule à sentir l’odeur de brûlé pendant que les autres parlent météo. Tu sais que quelque chose est en train de pourrir. Toi, peut-être. Est-ce que c’est ton odeur qui envahit la pièce ? Et autour de toi, on continue la comédie. Disneyland sur une falaise. Prenez place, le manége va démarrer. Monstres et masques, personnages imaginaires.
Je voudrais ne pas juger. J’essaie de comprendre. Pour survivre, il faut sans doute compartimenter. Comment affronter d’un seul bloc l’idée que celui qui dit encore t’aimer a méthodiquement organisé le pire. Peut-être que la mémoire s’organise pour ne pas trembler, parce que sinon elle s’effondre. Et toi avec.
Je ne peux plus me contenter d’un récit où le bien et le mal vivent dans des appartements séparés. Ce qui me terrorise quand je la lisi, ce n’est pas le bourreau spectaculaire. C’est l’homme ordinaire. Celui qui paie ses impôts. Celui qui dit bonjour aux voisins. Celui qui embrasse ses enfants le matin. Celui qui peut, dans la même journée, acheter du pain et empoisonner sa femme pour la sodomiser sous les yeux d’un autre mec normal. Avec Jacqueline Sauvage, je pouvais tracer une ligne. Avec Gisèle Pelicot, la ligne passe au milieu du salon.
Je crois que ce qui me dérange le plus, ce n’est pas qu’elle se souvienne des jours heureux. C’est que tout résonne avec l’inceste qu’elle refuse de croire pour sa fille dans cette histoire. Que l’organisation de cette pièce de théatre qu’elle aime a raconter, c’est sauvegarder les apparences, c’est sauver une idée plutôt que d’écouter la réalité de la souffrance de ses enfants.
J’ai vieilli, oui. Je n’ai plus envie de slogans faciles. Je ne veux plus seulement des affiches dans mon salon. Je veux comprendre comment on en arrive là. Comment une maison peut devenir un théâtre. Comment une mémoire peut protéger ce qui l’a détruite. Pourquoi les femmes d’une certaine génération sont tellement accrochées à leurs images, à celle d’un bonheur qui n’a jamais existé, même les deux yeux bien plantés dans l’horreur.
Je voudrais ne pas juger. Je ne veux pas condamner une femme déjà broyée. Mais je ne sais pas comment faire. Je ne sais pas comment répondre aux questions immenses posées sur nos loyautés, nos aveuglements, nos fidélités absurdes. Je déteste cette lucidité.
Je déteste l’inceste qui fait toujours tout trembler.