Big Ben et peste noire

Du pouvoir magique de la carte vitale et de cette vieille salope de compagne : l'angoisse.

Gros Plan
4 min ⋅ 22/05/2026

Je suis allée à Londres. Je sais bien que pour la plupart d'entre vous, c'est juste facile, un petit voyage un peu trop cher, y'en a même qui pensent que c'est comme prendre le métro, on s'assoit, et hop, nous voilà face à Big Ben. Comme je vous envie. Voyager pour moi, c'est souvent l'horreur. Ça commence des semaines avant la date fatidique du départ, des maux de ventre, des envies de crever, je passe mes nuits sur Google Maps à étudier les distances entre les hôpitaux et les gares. Je fais des dizaines de listes, ce que je prends, ce que je laisse, j'écris mon testament. Je suis persuadée qu'il va m'arriver malheur, que je vais rester coincée dans le tunnel, la perfide Albion m'apparaît comme une terre sauvage où les vaccins n'existent pas et où la peste noire me guette. Je perds le sommeil et la patience, et il me semble alors beaucoup plus sage de tout annuler et de rester dans mon lit à pourrir de peur et de seum. Je sais que je suis ridicule, je sais que c'est JUSTE de l'angoisse, une invention grotesque de mes synapses malades, et pourtant, trop souvent encore, je n'arrive pas à passer outre, je n'arrive pas à vivre avec. Je suis paralysée, immobilisée, empêchée.

Je ne sais pas comment décrire l'angoisse à quelqu'un·e qui ne connaît pas cette vieille salope. Pardonnez mon français, je ne sais pas parler d'elle sans l'insulter. Il faudrait me réconcilier avec son ombre pourtant, l'accepter, lui dire de rester même, voilà les conseils qu'on me donne dans les meilleurs cabinets de thérapie. No way. Je veux l'écrabouiller, je veux qu'elle se casse, je veux vivre loin d'elle, signer un divorce en béton armé. Je veux contrôler, c'est tout de même pas compliqué, ce que je pense, comment je le pense, à quelle heure et pourquoi, chaque sensation de mon corps et chaque cliquetis de mes articulations, tout doit faire sens, tout doit être ordonné. J'ai peur que la vie m'échappe, j'ai peur de ne plus être la conductrice de mon véhicule, direction le fossé sans passer par la case prison, j'ai peur qu'on me fasse du mal et j'ai peur d'en faire aussi, j'ai peur j'ai peur j'ai peur, t'as compris ? C'est comme un grand vide, comme une porte de voiture mal fermée qui s'ouvre sur l'autoroute, un grand bruit et un grand rien, juste la sensation qu'immédiatement, là tout de suite, tout peut s'arrêter.

Je suis allée à Londres donc, ça faisait presque 10 ans que je ne mettais pas les pieds hors des frontières sacrées de l'hexagone, comme si des lignes imaginaires tracées par les colères des dieux ou par la bêtise des hommes pouvaient faire barrière à mon esprit. J'ai ma carte vitale en talisman autour du cou, je l'embrasse cinq fois avant de dormir, comme un attrape-rêves. Ce n'est pas rationnel, ne cherchez pas, je n'ai rien à déclarer d'autre que l'abyssal trou créé par des années de rumination pathologique juste là, juste sous mon bide. Je me soigne à grandes lampées de Gaviscon toutes les nuits. Je mens, je suis allée en Allemagne en tram depuis Strasbourg, c'était comme traverser l'Atlantique au lieu du Rhin, ça m'a rendue euphorique, j'étais dépaysée par les gens et les pavés et les arbres et le prix des clopes et les boissons coca-orange, c'était glorieux et une toute petite avancée, un tout petit pas vers ma libération géographique. J'ai dans mon malheur auto-géré la chance d'avoir une épouse particulièrement patiente et sensible à mes légers soucis de santé mentale, qui s'assure que je puisse respirer à mon aise même dans les foules les plus denses, sans elle, rien ne serait possible ou presque.

Londres donc. Londres vraiment. J'ai posé un pied sur le quai de St Pancras et j'ai attendu que quelque chose de terrible se produise. Rien. Juste le bruit, la foule, les gens qui marchent trop vite et qui ne me regardent pas, ce qui est finalement la définition exacte du paradis pour quelqu'un comme moi. Mon épouse avait un plan, j'avais mes anxiolytiques, ceux-là mêmes que je refuse de prendre mais qui voyagent toujours avec moi, chacune ses petites astuces. Ce que j'avais oublié, ce qu'on oublie à chaque fois, c'est le truc vicieux avec l'angoisse anticipatoire, c'est que le réel est presque toujours moins pire que ce qu'on s'était raconté. Presque. Parce qu'il y a quand même cette drôle de sensation entre mes omoplates, un pincement immonde comptabilisé au moins 3 fois, qui a failli me perdre dans un vortex d'hypocondrie. Mais globalement : la peste noire ne m'a pas trouvée. Big Ben n'est pas si grande de loin, ce qui m'a étrangement rassurée, et Londres était délicieuse, différente, amoureuse. Les Anglais·es étaient charmant·es, les cafés et les librairies par millions, les vieilles pierres et les vieux punks, du cliché et du nouveau, je suis retombée sous le charme et je m'imagine déjà y revenir.

Je suis rentrée à Paris avec mes omoplates, mes anxiolytiques non entamés et la ferme conviction que je suis, au fond, une grande voyageuse. Certes, j'ai regretté le pouvoir bienfaisant et magique de ma carte vitale en arrivant à St Pancras, à l'hôtel, et dans le tunnel sous la Manche du retour, mais ça, c'est mon secret et le vôtre maintenant. L'angoisse m'attendait sur le palier, évidemment, elle avait même préparé du thé, elle s'était mise à l'anglais pendant mon absence, la garce. On a repris nos habitudes. Mais j'avais vu Londres, j'avais bu des fun little drinks et mangé de bonnes choses et fait du vélo dans la City avec enthousiasme, j'avais marché jusqu'à ne plus sentir mes pieds, et pas une seule fois la peste noire ne s'était manifestée. Victoire totale. Prochaine étape : traverser une frontière sans écrire mon testament. On verra.

Gros Plan

Par Daria Marx

Les derniers articles publiés