Chaud putain

J'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud j'ai chaud

Gros Plan
4 min ⋅ 29/05/2026

J’ai chaud putain je sue, tout est moite et déguelasse, tous mes pores pèlent et se noient, les peaux mortes en petits boudins noirs le long des mollets et la sensation d’être un tas de fumier. J’ai trop chaud putain j’en peux plus, ca me rend folle, mais vraiment zinzin, je voudrais foutre des grandes patates au ciel, mettre des torgnoles aux murs, y’a personne à taper, personne après qui gueuler, y’a rien à faire. Il faut nuit et j’ai chaud putain, j’ai tout le corps en feu, le matelas me dévore, je suis à la plancha, une grosse queue de gambas qui se dandine dans son exosquelette, j’ai chaud et tout fond sauf ma graisse, j’ai des grosses gouttes dans les yeux, ca pique. J’ai chaud et mon cerveau se met sur off, j’arrive plus à réfléchir ou à ressentir, je suis juste une gros bébé, je veux juste crier et pleurer et qu’on me serve un biberon bien frais (chacal), je suis un bon bibendum, de ceux dont on excuse les caprices parce qu’ils sont fatigués, je veux qu’on me promène lardon dans un landau climatisé, je veux qu’on me berce et qu’on m’endorme, j’ai chaud putain, je vais exploser.

Je vais exploser et je vais le faire discrètement, sans trop vous emmerder, juste une grosse flaque tiède sur le parquet, un truc à nettoyer au sopalin, une légère odeur de roussi qui part avec la fenêtre ouverte. L'été m'avale et me recrache en morceaux mous, en trucs sans formes, en matière organique qui attend, pourrir, vieillir, mourir.. Je suis de la matière qui attend. J'attends quoi. La fraîcheur. Le sommeil. Août. Septembre. Le prochain week-end. Tous sont pareils, tous arrivent trop tard, tous me trouveront affalée sur ce matelas qui sent la bête, ce matelas qui a tout vu et qui se tait, complice lâche et poilu de toutes mes nuits à cuire.

Il doit être trois heures du matin ou peut-être juste deux, c'est l'heure où on devient philosophe ou criminel, moi je suis ni l'un ni l'autre, je suis juste en sueur, je suis là, monumentale et inutile comme une cathédrale sans messe, comme un frigo vide qui ronfle quand même. Je suis une épave, je me vois me débattre avant la casse, comme une tortue débile, je me noie dans ma flaque, si seulement tout autour de moi n’était pas si moi, si seulement tout n’était pas si déformé par le feu le soleil les flammes, si l’incendie pouvait se taire.

L'orage ne vient pas.

Il viendra pas ce soir.

Il ne fait même pas semblant de venir.

La chaleur étouffe tout. L’air et le son et le froid et la possibilité d’une pensée fine ou d’un moment d’amour, tout ce qui est délicat. Je l'emmerde. Je m'emmerde. On s'emmerde ensemble dans ce lit prison.

Y'a le chien qui dort. Il dort comme si c'était rien, comme si l'air était respirable, comme si le monde était tempéré et juste, il dort avec ses petites pattes repliées sous son menton et sa gueule qui sourit dans le vide, ce traître, ce salaud de chien heureux qui ne transpire pas parce que les chiens ne transpirent pas, ils halètent, lui il halète même pas, il dort, il dort comme un roi, comme quelqu'un qui a réglé tous ses problèmes, comme quelqu'un qui n'a pas de problèmes d’ailleurs, comme quelqu'un qui est un chien. Je le regarde et je le hais d'amour. Je voudrais être lui. Je voudrais n'avoir aucune conscience de ma propre température, aucune métaphysique de la sueur, juste exister dans mon corps sans le commenter, sans le documenter, sans en faire un billet.

Mais je fais un billet, parce que je ne sais pas dire autre chose, à ma meuf, à mes ami.e.s, à mes collègues, au serveur, au chauffeur de taxi au feu rouge, il faut chaud hein, oui hein, trop chaud, vivement la semaine prochaine. Je ne sais dire que cela, il faut trop chaud même dans ma bouche et mes dents ont fondu. Je remplis la flaque avec des mots pour qu'elle ressemble à quelque chose, pour qu'elle mérite d'avoir existé, cette flaque, ce débordement, cette nuit de gambas. Je suis une gambas qui écrit. C'est mon destin. C'est peut-être le destin de toutes les gambas, si elles avaient des mains, si elles avaient des mots, si elles avaient cette malchance particulière d'être conscientes d'elles-mêmes à trois heures du matin en plein mois mai qui pourrait être un septembre sur Mars..

Je pense à toutes les femmes qui ont chaud ce soir. Est-ce que vous êtes chaud.e.s ce soir ?

On est des millions, non, des milliards. Des millions à retourner nos oreillers, à repousser nos draps, à coller nos joues contre le mur en espérant un miracle, à envier les reptiles, les objets, les poissons, tout ce qui n'a pas à souffrir de savoir qu'il souffre. On est des millions de corps en feu qui attendent que ça passe, des millions de petites planètes surchauffées qui gravitent autour de rien, qui brûlent en silence ou en hurlant, qui suent dans leur billet du vendredi à des heures indécentes.

Salut les filles.

On ne va pas mourir. Allez.

Enfin si, un jour, mais pas ce soir, ce soir on va juste transpirer toutes ensemble, allez, on se concentre, on retourne l'oreiller encore une fois, demain ça ira mieux (demain c’est loin), septembre existe, l'automne n'est pas une invention, la fraîcheur reviendra, on l'accueillera comme une amante qu'on a attendue trop longtemps derrière la barrière à l’aéroppppppport, qu'on la serrera fort, qu'on lui dira t'étais où, t'étais où tout ce temps, et elle dira rien parce que c'est la fraîcheur, t’es con ou bien, elle n'a pas à se justifier, elle arrive quand elle veut, elle repart quand elle veut, et nous on l'aime, cette belle, inconditionnellement, stupidement, comme on aime tout ce qui nous fait du bien sans nous appartenir. Sortez les violons. Et les glaçons.

J'ai chaud putain.

Bonne nuit.


Gros Plan

Par Daria Marx

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