Depuis le grand incendie dans le ciel des derniers jours, j'ai la tête vide, vraiment, je tape dessus, ça sonne creux, j'ai beau me suspendre par les pieds pour faire descendre ma substantifique moelle dans les bons creux, je suis une outre vide. J'ai du mal à me remettre en marche, même mes articulations se mettent à gueuler. D'ailleurs je suis traumatisée d'une vidéo aperçue entre deux pubs pour des gaines sur Insta, qui présentait l'idée que les genoux ressemblent à des visages de bébés moches, depuis je ne vois plus que des nourrissons qui hurlent, partout, tout le temps. Ils ont raison, ceci dit, les mignons, il faut hurler puisque la planète se venge enfin, elle vient nous brûler les poumons et nous empêcher de dormir la nuit, elle nous attrape par les pieds pour nous faire rôtir sur le bûcher de tous nos manquements, nos lâchetés, nos imbécilités. J'ai du mal à vivre la canicule autrement qu'une punition divine, c'est mon côté juif peut-être, je n'ai pas dû prier assez, je n'ai pas mangé les fruits dans le bon ordre, je n'ai pas fait la bénédiction à la lune et j'ai mangé un jour de jeûne, je ne promets pas de tout mieux faire, mais je vais sérieusement y penser, promis, si on me donne une preuve qu'on ne va plus jamais crever de chaleur dans nos beaux immeubles mal isolés. (spoiler : ma bonne volonté ne servira à rien, mettez-y du vôtre, merde)
Le truc avec le soleil, la chaleur, le climat, tous ces trucs, c'est que tu ne peux pas t'échapper. Bien sûr c'est plus simple à vivre quand t'as le cul posé dans un jacuzzi plein de glaçons, comme beaucoup de choses dans la vie, c'est mieux quand t'es riche, mince et en bonne santé. À Dubaï ils ajoutent des pains de glace dans la piscine pour ne pas se transformer en pot au feu géant, le comble. Mais quand tu sors de la flotte refroidie façon Carte d'Or, ton pied touche la pierre brûlante et tout recommence, t'as beau te planquer derrière la clim' la plus forte, rien ne te fait oublier que la situation est anormale, que tu respires un peu le frais des autres, comme un gros voleur bourgeois, et que tu participes un peu chaque heure au réchauffement du reste du monde. Enfin moi, ça me fait ça, quand ma petite clim' de chambre tourne vaillamment pour me permettre de fermer au moins un œil. Et puis j'oublie, parce que j'ai trop chaud et que je ne sais pas faire la révolution avec de la sueur plein les yeux, ça pique.
Je fais comme tout le monde, pas mieux. Je scrolle des cartes de France toutes rouges, orange, violettes, la nouvelle palette de notre propre incompétence collective. Je scrolle des gens qui dorment sur leur balcon, des chiens qu'on arrose au tuyau, des influenceuses qui font des routines fraîcheur avec des brumisateurs à 40 balles, et moi je reste là, collée au ventilo, à essayer de convaincre mon corps et mon crâne que non, on ne va pas mourir, c'est juste juillet, on connaît, on l'a déjà fait. Le chat, lui, a trouvé la combine avant moi. Il squatte sous le canapé, aplati comme une crêpe, et me regarde avec ce mépris très spécifique des félins qui ont visiblement mieux géré leur vie que toi. Le chien, plus stoïque, plus con aussi disons-le, continue à vouloir sa balade à 14h comme si de rien n'était, langue pendante jusqu'au bitume, et moi je le suis en traînant des pieds, à deux doigts de me transformer en flaque de gras devant la porte d'entrée.
Y'a pas que du désespoir dans cette drôle de période. Y'a de la rage. Beaucoup. Cette rage sourde qui monte à chaque fois qu'un ministre nous explique qu'il faut s'adapter, comme si c'était nous, individuellement, avec nos petits ventilateurs et notre mauvaise volonté, qui avions raté quelque chose. On nous demande de nous adapter à un monde qu'on n'a pas construit, dont on n'a pas les clés, dont on n'a jamais eu les clés en fait, on a juste hérité des dettes et des radiateurs qui ne s'éteignent jamais l'été parce que le bâtiment a cent ans et que le proprio s'en fout. Je pense aussi à celleux pour qui la canicule n'est pas un billet d'humeur mais une question de survie. Les vieux seuls dans leur studio du sixième étage sans ascenseur. Les gens dehors, tout court, qui n'ont ni baignoire ni carrelage frais ni chat blasé pour leur montrer la voie. Les travailleureuses du bâtiment, de la livraison, qu'on envoie cramer en plein cagnard parce que le colis doit arriver avant 18h. On a beau vouloir en rire, en faire des vannes, à un moment ça devient obscène de trouver ça drôle. Je parle de mon endroit de privilège total, je le sais. Je le vois quand je vais me plonger dans l'eau verte du Canal St Martin après le taf, je regarde les gens et je vois la misère, celleux qui se baignent en sous-vêtements parce qu'ils n'ont pas les moyens d'un maillot de bain, celleux qui traînent toute la nuit pour ne plus jamais rentrer dans leur appart-four-chaleur-tournante, celleux qui dorment tout le jour parce qu'iels errent toute la nuit à la recherche d'un brin d'air ou d'herbe. Les mamans qui s'endorment 4 petites minutes sur un banc pendant que les petits jouent, celleux qui n'ont même plus la force de faire des conneries, toustes raplaplas, assommés par la vie. Tout est plus fort sous le soleil, les odeurs et les couleurs et les injustices.
La canicule c'est comme l'inceste au fond. C'est partout, c'est tout le temps, ça ne s'arrête pas et tu peux rien y faire. Tout le monde en parle mais personne ne fait rien. Y'a des trucs qu'on pourrait faire pour les deux, mais ça demande du fric, du courage politique, arrêter de regarder ailleurs. On sort les mêmes éditos, les mêmes mea culpa mous, les mêmes « il faut en parler », « on te croit », et puis le thermomètre redescend, ou l'affaire sort du feed, et tout le monde retourne à sa vie normale en se disant qu'on a fait sa part. Sauf que pour celleux qui vivent dedans, qui vivent avec, ni la canicule ni l'inceste ne redescendent jamais vraiment. Y'a juste des redites, des à-coups, des étés qui reviennent, des anniversaires qui font remonter des trucs qu'on croyait digérés. On te dit c'est fini, c'est du passé, faut avancer, pareil qu'on te dit ça va se rafraîchir la semaine prochaine, et en attendant tu crames, tu crames en silence en plus, parce qu'apparemment il est de mauvais goût de gueuler trop fort, trop longtemps, sur un truc que « de toute façon on ne peut plus changer ». C'est fait, c'est fait. Foutue pour foutue.
Moi ce qui me fascine, dans les deux cas, c'est le nombre de gens qui savaient. Qui voyaient. Le voisin qui savait que la maison brûlerait un jour avec ces bâtiments mal isolés, l'oncle qui savait, la tante qui savait, l'école qui savait, tout le monde savait un petit bout de l'histoire et personne n'a fait le geste, un seul putain de geste, qui aurait suffi. On n'a pas manqué d'alertes. On a manqué de gens prêts à perdre un peu de confort pour éteindre l'incendie pendant qu'il était encore petit.
Mon premier roman Tuer le vieux sortira le 19 août.
