Ce numéro sent le chlore. Je nage beaucoup en ce moment. J'ai observé, compté les bracelets de cheville, souri à un enfant qui hurlait GROSSE GROSSE DAME. J'ai des choses à vous raconter.
Il est arrivé dans le bassin pour le conquérir. Depuis la première ligne des nageurs tranquilles, je l'ai vu avancer, les tongs neuves, le petit sac waterproof, les cheveux tout juste humides d'un passage trop rapide pour être hygiénique sous la douche. Il a déposé ses affaires sur le petit muret de droite, il a laissé ses tongs le long du bassin, et il a entrepris de descendre l'échelle en marche avant. Personne ne fait ça. On a tous l'air un peu gauche, comme des gros crapauds prêts à fuir, accrochés à l'échelle qui grince. Mais pas lui. Il est tombé bien sûr, il a glissé, le bonnet à la main. Il a tenté de se donner bonne figure en recoiffant sa mèche. Le maître nageur a sifflé. Bonnet. Il a essayé de mettre son bonnet, son tout petit bonnet en plastique bien collant. Ça ne rentrait pas, évidemment. Le plastique refusait d'épouser la forme de son crâne, et remontait sur ses tempes. On aurait dit un schtroumpf. Mais ça n'a pas encore suffi à venir à bout de sa superbe. Il a pris un long moment pour programmer sa montre intelligente. Il était là, pile au milieu du bassin, il avait choisi la ligne rapide, juste à l'endroit où les expertes viennent roulotter sous l'eau pour mieux repartir, mais il s'en foutait. Il prenait son pouls et il calculait son entraînement, ou je ne sais quoi de très palpitant et technologique à la fois. Et puis il a commencé à nager. Un genre de crawl d'enfant, très touchant, pas efficace pour un sou, il avançait à peine. Il a changé de ligne une première fois, et puis encore une, pour finir avec nous, les nageurs mous mais déterminés. Je ne suis pas sûre qu'il revienne s'entraîner.
Le mardi soir, toujours dans la même ligne, le même groupe de femmes et leurs grandes palmes. C'est comme un club informel, une convention secrète, elles se retrouvent là comme des belles sirènes parisiennes. Elles papotent en ondulant, la fièvre du petit et le match de foot du grand, elles s'échangent des astuces pour maigrir du ventre et pour prendre des fesses, des adresses d'ostéopathe ou des recettes grecques. Quand l'une d'elles n'est pas là, j'entends les autres demander ce qu'elle peut bien faire, est-ce qu'elle est malade, il faudrait quand même qu'on pense à échanger nos numéros, on le fera tout à l'heure ce sera bien plus pratique, mais il me semble que cela n'arrive jamais. Ce sont des copines de piscine, les meilleures amies le temps d'une bonne heure de longueurs, elles ne font que se croiser dehors avec l'air un peu gêné que l'on prend quand on aperçoit son psy dans la queue du supermarché. Leur intimité mouillée ne se transpose pas en dehors des murs municipaux, elles ne dînent pas ensemble, elles ne vont pas au marché. Pourtant je les entends rire et glousser, se raconter le pire et le meilleur, on pourrait croire qu'elles sont amies depuis l'enfance. Elles ne sont que des sirènes qui choisissent de se rencontrer.
Dès qu'il fait beau, le bassin extérieur n'est plus seulement un lieu d'exercice et de gros ploufs rigolos, c'est un endroit où l'on se montre, où l'on bronze, où l'on existe un peu différemment. Le soleil tape à gauche toute l'après-midi, toute la première ligne devient un long pédiluve pour les accros à la vitamine D, je nage en évitant les orteils et les bagues de pieds, je compte les bracelets aux chevilles et les tatouages aux mollets. Aux abords du bassin, on se prélasse, on bouquine, on observe. Les hommes font des pompes, refusent la crème solaire tendue par leurs copines. Les femmes lisent, prennent la pose, filent se cacher derrière les gradins pour vaper. Les enfants hurlent : ils pleurent qu'ils ne veulent plus, puis supplient d'y retourner, les parents négocient, menacent, confisquent, finissent par céder. Hurle, après tout, on est venus pour ça. Les nageurs sérieux n'entendent rien de toute façon : entre les bouchons d'oreilles et les mp3 waterproof, ils sont dans leur bulle, ils comptent les longueurs, se trompent, recommencent. Heureux qui sait compter sans jamais se tromper.
Dans les douches collectives, un tout petit garçon me regarde fixement. Je connais ce moment, je sais ce qu'il se passe. Il est fasciné par mon gros corps, il n'a peut-être même jamais vu de personne aussi grosse en maillot avant. Il m'observe comme si j'étais une soucoupe volante dans le jardin de son papy. Je le regarde aussi. Je lui souris. Avant, je baissais les yeux, je partais vite, je ne voulais pas me confronter à ce regard-là, celui qui n'a pas encore appris ni à se taire ni à se déguiser. Maintenant je reste. Je continue ma douche. Il continue à me regarder. Quand je pars, je tends l'oreille. Je l'entends dire, mamanmamanmamanmaman tu l'as vue la grosse grosse dame ? C'est là que les choses prennent un tour intéressant. Il y a les parents honnêtes qui répondent oui, j'ai vu la grosse dame, et qui passent à autre chose. Il y a les parents qui se veulent pédagogues et qui se lancent dans une grande tirade, tous les animaux du monde sont nos amis, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, etc. Et puis il y a les parents gênés, qui ont bien compris que je les écoutais, que j'avais capté, et qui sont pétrifiés. Cette maman est de cette espèce-là, elle espère s'en tirer avec un oui-oui-c'est-bon-tais-toi mais ça ne marche pas. Le petit garçon hausse la voix. MAIS MAMAN TU L'AS VRAIMENT VUE LA TRES GROSSE DAME REGARDE ELLE EST ENCORE LA ELLE TE FAIT COUCOU MAMANMAMANMAMANMAMAN. Tout résonne sur le carrelage moche. Tout le monde nous regarde à présent. Moi je fais coucou avec ma main, l'enfant aussi maintenant, et puis il y a cette mère qui voudrait bien disparaître avec la mousse de son shampooing.
Je n'ai pas de leçon de parentalité à donner, mais si jamais votre enfant se met à désigner du doigt une grosse personne en hurlant, je conseille plutôt l'approche de l'honnêteté. Oui, on a vu une très grosse personne. Et regarde, là, il y a un arbre. Et là encore, plouf, une crotte de nez. Être grossophobe, ça serait vous lancer dans une diatribe sur l'obésité ou je ne sais quelle idée préconçue sur la vie ratée des gros. Vous pouvez aussi choisir de le laisser hurler GROSSE GROSSE GROSSE DAME COUCOU GROSSE GROSSE DAME, comme cela vient de m'arriver. Mais je ne garantis pas que ça soit l'approche la plus woke ou la plus pédagogique. Ou que ça fasse même rire toutes les personnes grosses. Moi, j'ai bien aimé.
Ma reco de la semaine
La Hchouma de Dounia Hadni. L'histoire d'une jeune femme marocaine à Paris, écartelée entre deux sociétés qui ont chacune leur liste de ce qu'elle devrait être, faire, manger, montrer, cacher. Jamais au bon endroit, ni dans sa tête, ni dans la société, elle traîne avec elle la hchouma, la honte en darija, et elle ronge tout : les corps, la tête, les relations, les ambitions. Dounia Hadni parle de santé mentale, de sexualité, de tradition, de filiation, de Paris et d'exil dans une langue superbe. Lisez le vite, et racontez moi tout.