On dit qu’on s’inquiète. On dit qu’on espère qu’elle s’en sorte. Mais on regarde. On regarde toujours. C'est aussi moi le problème.
J’ai du mal à me concentrer ce matin, je pense à Loana, je pense au chien de Loana. J’arrête pas de penser à des détails sordides. J’arrête pas de me sentir coupable. C’était pas ma pote pourtant, pas ma sœur ou même une vieille cousine, c’était personne, c’était même pas quelqu’un que j’admirais ou que je voulais connaître. Je me demande d’ailleurs si Loana était quelqu’un pour quelqu’un. Quelque chose d’autre qu’un panneau publicitaire, un objet à manipuler, une marionnette qu’on sort de son coffre quand on en a besoin. Un doudou antiphobique pour rassurer les bourgeois, les gens sans histoires et faire peur aux enfants : si tu ne vas pas à l’école, tu finiras comme Loana. Si tu couches avec des garçons, voilà ce qu’il va t’arriver. Loana, c’est une héroïne d’un conte de Grimm, la mort n’y est pas douce mais violente, elle vient punir les manquements à la norme, l’ordre doit être rétabli à tout prix. Blanche-Neige est enfermée dans son cercueil de verre, tout le monde vient la regarder, détailler son cadavre, commenter chaque plaie.
Je me sens coupable, ça fait des années, je ne sais pas pourquoi, évidemment ça parle de moi bien plus que d’elle, moi aussi je me sers de toi. Le syndrome du sauveur, c’est juste un vieux réflexe quasi colonial, une manière de se dire qu’on sait mieux que les autres, qu’on va s’en sortir, qu’on s’en sort déjà peut-être, et qu’il n’y a qu’une seule manière de le faire. Je me sens coupable, je nous tiens tous.tes pour coupables, peut-être nous les femmes, nous les féministes un peu plus que les autres. Depuis quelques années, à chaque apparition de Loana, je pense qu’il faut monter une milice, un gang de meufs, aller la chercher et la sauver. Je n’en fais rien, je suis bien installée sur mon canapé, je donne des leçons dans l’air vide de mon salon. Je ne sauve pas Loana. Personne ne sauve Loana. Est-ce qu’elle voulait être sauvée ? Est-ce qu’elle pouvait être sauvée ?
Et puis, sauvée de quoi, au fond ? De la télévision ? Des hommes ? De l’argent ? De ses traumas ? D’elle-même ? On dit toujours sauver comme si c’était simple, comme si c’était un geste propre, un mouvement clair, comme dans les contes, comme dans les téléfilms de l’après-midi. On arrache la princesse à son donjon, on l’extirpe des griffes de son bourreau, on l’installe proprement dans un studio douillet, on lui trouve un petit job, et elle vivra heureuse jusqu’à la fin des temps. Dans la vraie vie, il n’y a pas de fin nette aux cauchemars. Il n’y a pas de royaume à la fin, pas de robe propre, pas de corps réparé. Et puis qui décide de sauver qui ? Et si Loana avait voulu briller et brûler ?
Ce qui me travaille, ce n’est pas de ne pas l’avoir sauvée. C’est de l’avoir regardée tomber, remonter, retomber. D’avoir regardé les photos, les vidéos, les dents, les bleus, les récits, les rumeurs. D’avoir été là, quelque part dans la foule, même silencieuse, même bienveillante. D’avoir participé à cette étrange veillée permanente où on expose les femmes abîmées comme des preuves vivantes. Regardez. Regardez ce qu’il arrive aux jolies idiotes, aux bimbos, aux filles de la télé-réalité. Regardez ce qu’il en coûte de trop vouloir, de trop aimer, de trop se montrer. Cette foule qui, d’une main, pointe du doigt ces modèles de femmes qu’on aime briser en riant, tout en se cachant les yeux de l’autre.
J’ai de la peine pour Loana, c’est peut-être une émotion plus juste, moins égoïste. J’ai de la peine de l’imaginer seule. J’ai de la peine pour sa fille. J’ai de la peine pour son chien. J’ai de la peine pour toutes les femmes qui ne vieilliront jamais. Celles qu’on use plus vite que les autres, qu’on abîme plus tôt, qu’on jette plus vite aussi. Toutes les victimes de féminicides, mi-icônes, mi-victimes. Elles n’ont pas “disparu”. Elles sont mortes sous les coups répétés des hommes, de leurs pères absents, violents, incestueux, aux mains de leurs maris ou compagnons, bousillées par des patrons ou par des inconnus. Si elles ne sont pas assassinées, elles se suicident, ou elles se dissolvent dans les addictions, la maladie mentale, et finissent par mourir. Après la médiatisation des “affaires”, elles sont déplacées, déclassées, recouvertes par d’autres images plus fraîches, d’autres malheurs plus rentables.
Elles restent là, pourtant. Invisibles. Je les imagine souvent, ces fantômes. Elles viennent souvent dans mes rêves.