Le confort des oracles

On préfère croire que certaines vies étaient écrites d’avance. Que la chute était contenue dès le début, que tout ça avait un sens. C’est plus confortable. Ça évite de regarder ce qu’on fait, ce qu’on laisse faire, et la part de possible qui, elle, n’a jamais disparu.

Gros Plan
4 min ⋅ 03/04/2026

Je continue sur Loana, pardon, chacun·e ses affects. Enfin même pas sur elle, la pauvre, plutôt sur nous, sur ce qu’on lui met dans la bouche, ce qu’on veut lui faire dire, elle est un épouvantail bien pratique. Bien sûr, je m’attendais au discours sexiste, la fille idiote et facile, la blonde à forte poitrine, bien sûr je m’attendais aux attaques classistes, la prolo incapable de se sortir de sa merde, j’avais pisté la condescendance, le mépris. J’avais compris que les personnages les moins dignes du monde médiatique allaient s’emparer de ses restes encore tièdes pour tirer la couverture, devenir des héros ou des missionnaires, tirer des leçons, gloser à loisir sur les images avant-après d’une Loana glorieuse remontant les Champs-Élysées en décapotable, suivi d’un portrait façon arrestation à l’américaine de ses plus récentes apparitions. Regardez, regardez, on est comme à la foire dans cette triste morgue en plein air, scrutez les défauts et comptez les erreurs, j’avais compris qu’on ferait d’elle le mauvais objet du récit, celle qui échoue, celle à qui tout aurait pu sourire, si seulement elle avait voulu, si seulement elle avait attrapé la main tendue.

Je m’éloigne pourtant des articles et des images, mais sur Instagram, on me propose sans cesse les secondes les plus abjectes de réactions à sa mort, et je ne peux pas m’empêcher de les écouter. Je ne devrais pas, mais je lis les commentaires, j’ai cette curiosité stupide. Les gens la plaignent, les gens la pleurent, mais les gens sont méchants, partout, tout le temps, alors même qu’elle n’est plus là pour souffrir de leurs rires. Les blagues, d’accord, mais surtout la psychophobie, la grossophobie, l’arrogance de prétendre connaître les fonctionnements, les mécanismes intimes et complexes d’une femme à la vie aussi invraisemblable. Je les vois penser se protéger du sort ou du malheur en déposant leur petite bouse moche sous une photo de Loana, comme un acte magique, si tu craches sur les morts, tu récupères des points de vie, ce n’est pas tout à fait comme ça que ça marche, il faut arrêter de croire à la cartomancie. Je vois toute la petitesse et la turpitude de la condition humaine dans ces tentatives désespérées de s’exclure du champ possible d’être soi-même, parfois, souvent, en secret, comme Loana.

C’est toujours le même mécanisme, il faut s’assurer de ne pas ressembler à l’oiseau blessé, à la personne harcelée dans la classe, il ne faut pas se salir par association ou par bonté. Le monde se diviserait en plusieurs camps, tous hermétiques et bien scellés, les folles et les saines d’esprit, les drogué·es et les abstinent·es, les maigres et puis les gros. Il est trop vertigineux, trop inquiétant, de considérer que nous sommes possiblement tous·tes, tout le temps, un peu de tout à la fois, selon les époques, les saisons, les soucis ou les joies. Qu’il existe en nous la possibilité d’être tout à la fois, de connaître les plus belles réussites et les passages les plus vides. La sécurité n’existe pas dans les murs que l’on monte au béton armé entre les états de vie, de conscience ou d’inquiétude. La sécurité se loge à l’endroit précis du lâcher-prise, de la possibilité de traverser sans trop de mal les sentiments les plus rudes, les moments les plus affreux, les douleurs les plus intimes. La sécurité, ce n’est pas désigner l’autre comme mule, comme porteur désigné des tares et des maux, l’enfermer dans un centre de rétention ou dans un hôpital psychiatrique. Ceci ne nous protège pas. Ni des autres ni de nous-mêmes. La ségrégation des folles, la volonté de vous couper des abîmé·es, de débarrasser votre champ de vision des grosses, des handicapé·es, tout cela ne vous empêchera pas d’y passer. Vous deviendrez votre pire cauchemar. Se sauver, c’est commencer à en apprivoiser l’idée.

Il est possible de vivre des vies heureuses en vivant avec le trouble bipolaire. Il est possible de vivre comblée en étant grosse. Il est possible d’avoir des bonheurs géniaux et des événements affreux dans la même vie. Je ne crois pas qu’on puisse dire que les circonstances de la mort de Loana étaient prévisibles à sa naissance, dès ses premières années. On ne naît jamais totalement libres, bien sûr. On naît quelque part, dans un corps, dans une histoire, dans des rapports de pouvoir, dans des histoires qui nous précèdent. Il y a des contraintes, des violences, des déterminations. Je ne crois pas qu’on puisse prédire un destin sur la base froide d’un diagnostic, d’un moment de vie, d’une apparence, d’un handicap visible ou pas. Les devins à 2 francs ne rassurent que les inquiet·es. Leurs prédictions fonctionnent parce qu’elles rendent du sens, de la logique à une vie qui n’en finit pas de se briser.

La tentation de reconstruire l’histoire à l’envers existe, on passe notre temps à faire de la psycho de comptoir, partout, tout le temps. C’est important de parler des violences, du regard des autres, du spectacle permanent, de la solitude, de la maladie, de tout ce qui use et qui abîme. On peut faire des lignes, relier les points, raconter que ça menait quelque part. Mais l’oracle reste muet. On ne peut toujours pas tirer de fils de la pensée. Des vies comme celles de Loana, il y en a plein qui bifurquent. Des personnes qui traversent des choses similaires et qui ne meurent pas comme ça. Des moments où quelque chose s’éclaire, où quelqu’un·e est là, où la chance bascule.


Dire que c’était prévisible, c’est presque dire que ça ne pouvait pas être autrement. Je crois plutôt qu’il y a des existences qu’on laisse se fissurer sous nos yeux. Qu’on regarde trop, qu’on commente trop, qu’on consomme trop. Loana, ce n’est finalement pas un cas, ce n’est pas une exception. Il y a des morceaux d’elle partout. Il y a du Loana dans des corps qu’on croise sans le savoir, dans des histoires partagées par hasard, dans des vies qui s’accrochent comme elles peuvent. Dans la honte, dans les failles, dans les endroits où ça déborde pour mieux tenir.


Tout cela cohabite avec quelque chose de moins spectaculaire, de moins visible, mais d’aussi puissant. Des instants de grâce. Des gens qui n’abandonnent pas. Des espaces tangibles ou virtuels où l’on peut être soi. Des bifurcations minuscules qui changent tout. Un logement social décent. Une rentrée d’argent régulière. La fin d’un mariage toxique. Un bon soignant. Une asso rencontrée au bon moment. Un livre, un film, un documentaire, un chien toujours content de te voir, une clope partagée. L’espoir n’arrive pas avec sa fanfare. Il est discret, fragile, presque ridicule parfois. Mais il est là. Il faut s’en saisir. Il faut le protéger.
Il faut le construire, même. L’aider à s’enflammer dans les endroits les plus noirs, les plus meurtris, les plus cachés.


Ça veut dire s’engager, à notre échelle. Refuser de regarder sans rien faire. Refuser de réduire des vies à des trajectoires écrites d’avance. Créer des endroits où vivre est plus facile, où on ne laisse pas les gens tomber sans bruit. Descendre dans la rue pour exiger la dignité pour tous·tes, des logements, des papiers, voter juste. Refuser la maltraitance, partout, ne plus avoir peur de se lever pour protéger celui ou celle qui n’en a plus la force. Je rêve bien sûr, je m’emporte, mais j’y crois. Ni colibris, ni fourmis, ni phénix, juste bien assis·es à notre place d’humain imparfait, prêt·es à accueillir l’autre pour ce qu’il est.

Gros Plan

Par Daria Marx

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