C'est quand les vacances ?

Vous aussi vous avez du mal à vous y (re)mettre ?

Gros Plan
3 min ⋅ 05/06/2026

J’ai eu le mauvaus goût de prendre quelques jours de vacances, juste avant les jours terribles de la canicule. Depuis, je n’arrive plus à m’y remettre. Je bosse pourtant, je vais et je viens, je fais des choses, je m’occupe, je sors le chien, mais mon cerveau ne suit pas. Il rêve des grasses matinées et de sable trop chaud pour y poser le pied, il veut des forêts et des petits ruisseaux secrets, il veut l’odeur d’une maison qu’on ouvre début juillet pour s’y installer, les petits cailloux de la cour sous les pieds. Je pense à mes vacances, je les prépare, je les fabrique dans ma tête dans plusieurs versions, couleur ou noir et blanc, géniales ou ratées, j’ai tout le temps d’y penser.

Je fantasme toujours un peu mes vacances comme de longs épisodes de Friends, des trucs lumineux et rigolos où tout le monde est disponible et de bonne humeur et où les problèmes se résolvent en vingt-deux minutes chrono. Tout le monde est d'accord sur la destination, chacun.e mange la même chose que l'autre, tout le monde fait la vaisselle en chantant. Je me vois au bord d'une piscine quelque part avec une bande, une vraie bande, le genre de bande qui existe dans les séries et dans certaines vies que j'observe de loin avec une curiosité mêlée d'incompréhension. Des gens qui se connaissent depuis toujours et qui ont un café attitré et des blagues secrètes, et une façon de se retrouver qui semble ne coûter aucun effort, aucune énergie sociale.

Sauf que Friends c'est des riches. Des très riches qui ne savent pas qu'ils sont très riches, ce qui est à la fois le signe le plus sûr de la richesse et la chose la plus insupportable à regarder. Monica et Rachel ont un appartement à Manhattan qui ferait pleurer n'importe qui ayant cherché un studio parisien ces dix dernières années, ils bossent à peine ou pas du tout, ils ont le temps de se retrouver au café à n'importe quelle heure du jour sans que personne ne vérifie ses mails ou se demande s'il peut se payer les œufs brouillés. Les vacances dans Friends c'est un bruit de fond, un état naturel des choses, comme respirer ou digérer. Personne n'annule parce que ça coûte trop cher. Personne ne fait des calculs dans sa tête au moment de diviser l'addition. Partir en vacances c'est un sport de riches qu'on a déguisé en expérience universelle à coups de comédies romantiques et de posts Instagram de gens qui font semblant d'avoir trouvé un vol à 10 euros pour aller à Tahiti. La destination de rêve, le budget qu'on n'a pas, la bande qu'on ne réunit pas parce que la moitié n'a pas les sous pour le billet de train, tout ça c'est de la politique, même en maillot de bain. Surtout en maillot de bain. Et la politique, en big 2026, ça fait plus rêver personne.

Le problème, c'est aussi que je suis pas une fille à bande.

Je l'ai mis du temps à comprendre, ou plutôt à accepter, parce que pendant longtemps j'ai cru que c'était un manque, un truc raté, une case non cochée dans le formulaire de la vie réussie. Les autres avaient leurs tribus, leurs groupes WhatsApp actifs, leurs week-ends à dix dans une maison à la campagne. Moi j'avais des ami·es que j'aime profondément et que je vois un par un, deux par deux, par petits tas serrés, dans des configurations intimes et choisies, jamais en meute, rarement en bande. J’ai longtemps cherché à forcer la bande, à superposer les copines les unes sur les autres en millefeuille, en espérant que la magie opére. Cela ne fonctione pas, la crême patissière tourne rapidement aigre.

Je suis une bandeuse de bande.

Je suis plutôt quelqu'une des conversations longues dans des endroits un peu calmes, des confidences qu'on se fait parce qu'on est juste nous et que ça crée une bulle, des amitiés qui se passent en profondeur plutôt qu'en largeur. Je suis du camp qui aime les gens un.e à la fois, pleinement, sans se disperser, tout en entier. Sans alcool, avec pizzas, plutôt sans musique qui casse la tête, plutôt rentrer dormir chez moi. Un peu ours. Un peu introvertie. Un peu foutez-moi-la-paix-merci. C'est pas une consolation, c'est un tempérament. La nuance est importante.

Alors non, ce n'est pas tout à fait Friends dans ma vie. D'abord mes ami·es sont moins homophobes, moins transphobes et moins grossophobes, ce qui est déjà un bon début pour une série censée parler de gens qu'on aime. On est rarement plus de six autour d'un canapé, on ne se retrouve pas en août dans notre île grecque préférée. Et cet été encore, je vais partir avec ma bande rapprochée, le noyau, le cœur du réacteur ou du poulet, ma femme et mon chien, et donner quelques rendez-vous épars avec des gens que j'aime. Et ce sera bien. Je vais trouver ça suffisant. Je vais peut-être même trouver ça parfait, mais je le posterai pas, parce que la perfection silencieuse ça fait pas beaucoup de likes, et qu'une femme et un chien en Bretagne c'est moins vendeur qu'un groupe de huit sur un catamaran avec des mojitos et des corps qui rentrent dans les maillots. Instagram peut aller se faire foutre. Moi je serai dans l'eau, enfin.



Gros Plan

Par Daria Marx

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