Kessel

Chesterfield rouge

Les clopes, l'adolescence, et la maison de famille.

Gros Plan
3 min ⋅ 17/07/2026

Je suis de retour à la maison. Pour quelques jours seulement. D’ici je vois la mer. Pour l’apercevoir, il me suffit, comme à quatorze ans, de monter au deuxième étage, dans ma chambre d’enfant, dans ma chambre d’adolescente, d’en fermer la porte fermement, de grimper sur le bureau pour atteindre l’avancée d’ardoise et de m’y percher, allumer une Chesterfield rouge (paquet de 25 couleur kraft), chercher un briquet au fond de mes poches, sentir la brûlure du mauvais tabac dans ma gorge, le goût de la liberté, ouvrir les yeux, tourner le cou le plus loin possible, deviner un carré d’un bleu différent, c’est elle. Je ne fume plus. Ma chambre est désormais au premier étage. Vieillir, c'est peut-être ça : choisir l'accessible plutôt que l'escalade. Je ne grimpe plus qu’un étage pour me réfugier dans mon antre où tout respire pourtant la révolte, j’ose à 45 ans laisser traîner mon linge et oublier de descendre ma tasse de café. À 15 ans, trop préoccupée par le besoin irrépressible de plaire, au monde entier, à l’école, à ma mère, je marche sur des œufs qui ne cessent de céder sous mon poids de bébé hippopotame maladroit, je ne suis pas une rebelle, je rentre avant l’heure du couvre-feu, je mets la table et je cire parfois mes chaussures, ma chambre est toujours rangée, si je fais tout bien, il ne peut rien m’arriver.

Ma seule vraie rébellion, ce sont ces clopes que je m’enfile comme des bonbons, depuis mes 13 ans, des grosses taffes inhalées dans l’urgence, entre deux arbres, derrière les murets, entre copines. Cette addiction à la nicotine m’entraîne dans une sombre série de petits larcins, entre vol de paquets entamés aux adultes et visites nocturnes du porte-monnaie maternel pour me ravitailler, j’en frissonne. Autour de moi, tout le monde fume, sauf ma grand-mère qui a arrêté, et qui prétend depuis sentir les fumeurs à des kilomètres, mais qui est incapable de détecter l’odeur du blond encore chaud sur ma langue quand je rentre de la plage. C’est une autre époque, ma mère me demande parfois de lui allumer ses menthols-ultra-light quand elle conduit, et puis un jour, j’avoue. Je pense faire là un acte de bravoure légendaire, il est mollement accueilli, ma mère décide qu’il est préférable de me laisser fumer à la maison, dans un esprit de vague politique de réduction des risques. Deux mois après, nous nous tapons nos meilleures clopes post-prandiales ensemble, et elle se met à m’acheter mes paquets sans que j’aie à demander. Je vais fumer 27 ans, avec passion, avec joie, sans avoir envie d’arrêter, jamais.

J’ai la clope comme une virgule bien placée dans un texte trop dense, elle vient rythmer mon monde, me donner une contenance, elle devient un prétexte et un but. Quand je n’ai rien à faire, quand je m’ennuie, je fume, et le spectacle de mes doigts autour du cylindre de papier suffit à m’amuser. Fumer, c’est un passeport vers la réussite pour les timides, pour les empêchées du small-talk comme je l’étais, tout est possible autour d’une pause cigarette, dans un fumoir de boîte de nuit. J’aborde les garçons et les filles en demandant du feu, je fais des ronds de fumée qui se perdent dans la lumière artificielle des cafés, on peut encore y fumer. J’aime tout du rituel de la clope, le goût et l’odeur et allumer et écraser et les cendres qu’on tapote pour s’en débarrasser, j’aime l’incandescence, j’aime me souvenir des courses en forêt pendant mon passage en pension, on se perdait pour trouver la meilleure planque, on passait des heures à fumer juste parce que c’était interdit, parce qu’on savait qu’on devrait s’arrêter, parce qu’on pouvait, simplement, pour un instant, faire ce que l’on voulait, échapper aux règles, et en rigoler.

Et puis un jour, j'ai arrêté.


Je déteste les récits d'anciens fumeurs. Ils ressemblent souvent à des conversions religieuses. On s’y persuade que la cigarette sentait mauvais, qu'elle coûtait trop cher, qu'elle gâchait tout, qu'on était prisonnier sans le savoir, on y brandit des termes trop sérieux et trop scientifiques. Ce n’est pas ce qui est arrivé. Ce serait plus simple. Plus pédagogique aussi. J’ai quitté la clope comme on quitte un amant toxique, le meilleur coup de ta vie, celui que tu fantasmes des jours avant de le retrouver, qui te fait jouir et qui te nie la gueule après. J’ai arrêté de fumer parce que je savais qu’il le fallait, parce que le temps de se séparer allait venir, et que je voulais pouvoir choisir. J’ai arrêté de fumer sur un malentendu, comme quelque chose qu’on prépare mais qu’on ne s’avoue pas. J’ai juste oublié d’allumer la prochaine. Maintenant je vape, sans nicotine, juste pour le geste, pour faire de la fumée, avec mon immense machine greffée à la main comme un biberon pour adulte en régression. C’est moins chic. C’est moins sexy. C’est la vie.

Je crois même que ce que j'aimais le plus, ce n'était pas le tabac. C'était l'autorisation qu'il me donnait de disparaître un instant. Je vais fumer une cigarette, c'était une manière élégante de quitter une pièce, une réunion, une fête, une dispute. Personne ne s'offusquait. Au contraire, on vous ouvrait presque la porte. On respectait ce besoin absurde de s'absenter cinq minutes pour aller respirer un peu plus de toxiques. Quand je sors mon immense vapoteuse, trop souvent, on me dit, pas de souci, tu peux vaper ici. Plus besoin de se cacher, plus besoin de sortir, fini la fuite, fini l’adolescence. Nous sommes des adultes qui respirons ensemble et volontairement de la vapeur saveur pastèque-menthe. J’ai appris à être moins timide. Je peux toujours lancer la conversation en demandant à mon voisin quel goût il fume.

Je vape dans la maison, dans ma chambre du premier étage, je fais des gros nuages depuis le nouveau lit, celui que j’ai acheté après mon mariage, pour bien dormir avec ma femme, dans ma chambre d’adulte. Je regarde les taches d’humidité sur les murs et je me demande combien coûteraient les travaux, je veux bouger les meubles sans brusquer ma mère, je voudrais que la maison me laisse grandir dans toutes les pièces, je voudrais continuer à regarder la mer sans me tordre le cou, je cherche dans les tiroirs les restes de mon enfance, les dessins et les livres, il ne reste rien. La maison, elle, semble indestructible. Elle se souvient de tout. Moi aussi.


Je vous ai dit que je sortais mon premier roman en août ?

Il y aura un lancement parisien en septembre, vous viendrez ? Et puis avec un peu de chance je pourrais voyager dans plein de librairies pour le présenter et rencontrer des lecteur.ices.

Tuer le vieux, le 19 août, aux éditions Flammarion

(oui c’est le lien de précommande du livre)



Gros Plan

Par Daria Marx

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