Demain, c’est les vacances et je ne sais pas prévoir si je trouverai l’énergie, ou même l’envie, de vous écrire pendant le mois d’août. Pardon. Je propose d’ailleurs aux quelques courageuses âmes qui me sponsorisent encore pour la lecture de cette newsletter d’arrêter leur abonnement et de transférer leur pouvoir d’achat vers mon premier roman, Tuer le vieux, dans toutes les bonnes librairies le 19 août. Ça me paraît être un échange honnête.
Je ne sais pas à quel point je dois, je peux, ou il est nécessaire que je fasse la promotion de mon livre. Je ne sais pas comment vous convaincre. Je ne sais même pas si c’est si important. Je ne sais pas.
Vous me lisez parfois depuis des années. Depuis Tumblr. Depuis Twitter. Depuis le blog. Je ne vous connais pas, mais je vois les likes, parfois vos commentaires, vos mails. Vos enfants grandissent, vos animaux partent à la grande sieste. Il y a toute cette drôle d’amitié entre nous, ce lien parasocial comme on dit. Ou alors c’est seulement dans ma tête ?
J’ai croisé certain·es d’entre vous en manif ou dans Paris, j’ai pris un verre parfois, j’ai rendu un service ou demandé une faveur. Nous avons échangé comme de vrais humains, comme si nous étions ami·es, comme si nous allions le devenir. Vous, en revanche, vous savez déjà énormément de choses sur moi. Ce que j’ai bien voulu dire. Ce que j’ai laissé échapper. Vous connaissez mes deuils, mes colères, ma femme, mon chat, mes déménagements, mes moments noirs, les gens que j’aime. Vous m’avez vue vieillir sans que je me voie changer.
C’est à vous que j’ai écris pendant les ruptures, les tempêtes. Quand mon père est mort. Quand j’ai cru que j’allais crever d’angoisse. Quand j’ai eu des bonheurs fous.
Alors peut-être que je n’ai pas besoin de vous vendre ce livre. Ça m’arrange. Ce n’est pas un exercice facile. Je le pensais pourtant. Après tout, il est sorti de mon ventre, je le connais par cœur. Et pourtant, j’oublie les phrases et les choses que j’y ai laissées. C’est fait, c’est dit, c’est guéri ? L’histoire que je tisse, que je brode et que j’invente autour de la mienne me permet des détours, des fantasmes, des vengeances absolument interdites. C’est un délice.
Peut-être que, si vous êtes encore là, après des années ou après quelques mois, vous savez déjà si vous avez envie de le lire. Ce n'est pas un produit de plus à ajouter à votre pile de livres qui vous regardent avec reproche depuis la table de nuit. C'est juste la première fois que tout ce temps passé à écrire prend la forme d'un objet. Un vrai. Un joli. Avec une couverture, un bandeau, la photo de quelqu’un qui me ressemble, des pages, un prix, un ISBN, et la possibilité très concrète de finir oublié sur l'étagère « littérature française » d'une librairie à l’autre bout de la France, ou d’être choisi par les mains expertes d’une libraire pour sa table de rentrée. On verra. Tout est possible maintenant.
J’aimerais évidemment qu’il trouve ses lecteurices. J’aimerais qu’il vive sa vie loin de moi. Qu’il se décolle de mon nombril. Mais je crois surtout que j’aimerais qu’il arrive chez quelques personnes qui me lisent depuis longtemps. Parce que, d’une certaine façon, il vous appartient un peu aussi.
Ce livre est né sur Internet, dans les textes que je vous envoie depuis des années, dans cette voix que j’ai cherchée semaine après semaine, parfois en racontant des choses importantes, parfois simplement en vous parlant de mon chat, de mon côlon paresseux ou de la météo. Il me semble qu’il y a une continuité. Il me semble aussi que ce livre est la meilleure issue possible pour tous ces cris, tous ces moments de vulnérabilité, toutes ces micro-histoires que j’ai éparpillées partout en ligne. Tous tendaient vers ce moment. Tous parlaient d’inceste, de près ou de loin, d’une manière ou d’une autre, les yeux fermés ou en le pointant du doigt. Tous étaient des variations sur le même thème, encore, et encore, jusqu’à celui là.
J’ai la chance d’être très bien entourée pour cette première grande aventure du roman. Une éditrice incroyable, que j’admire autant qu’elle me fait (un peu) peur. Une équipe qui prend soin de mon texte et de moi, qui me rassure et qui me donne de la force. Despentes, en genre de marraine, qui m’avait fait promettre de lui faire lire mon manuscrit, j’ai mis une année entière à trouver la force de le faire. Mes très proches, celleux qui me voient hésiter, effacer, écrire et recommencer, ma femme, qui supporte mes humeurs de petit écrivain trop fier ou trop flippé, qui me rassurer et qui m’aime. Même ma mère. J’ai beaucoup de chance, ma coupe déborde, et je ne réalise toujours pas ce qu’il va m’arriver.
Alors voilà. Le 19 août, ce livre ne sera plus à moi. Il appartiendra à celles et ceux qui l’aimeront, qui le détesteront, qui le refermeront à la page vingt parce que c’est trop violent, ou qui y retrouveront quelque chose d’eux-mêmes. C’est très bien comme ça. C’est exactement parfait. J’ai hâte de savoir. J’ai peur de savoir.
Merci d’avoir été là avant. Merci d’avoir lu les billets maladroits, les colères, les blagues, les moments où je croyais ne plus jamais écrire et ceux où j’écrivais beaucoup trop mal. Sans le savoir, vous avez rendu ce livre possible.
On se retrouve peut-être en septembre. Ou avant. Et sans doute dans une librairie, si vous tombez sur quelqu’un qui me ressemble en train de faire semblant de regarder les nouveautés alors qu’elle vérifie discrètement si son roman est bien placé sur la table de l’entrée.
On peut aussi se retrouver le 15 septembre au lancement parisien du livre dans la librairie Violette and Co.
Et le lundi 28 septembre en soirée, à la Maison de la Poesie, sur scène avec Virginie Despentes.
Ca serait chouette de voir vos visages pour de vrai.
Bel été.
