Vous aussi vous crevez d’angoisse pour les prochaines élections ? Vous la sentez, la peste brune, la marée noire, la coulée de merde, déferler partout, envahir les associations, les municipalités, le cerveau de vos parents, les banquets de la ville d'à côté et les discours de vos potes d'enfance ? J'ai peur qu'il soit déjà trop tard pour descendre dans la rue, pour se mettre en apnée, pour lancer une grève, pour faire mentir le sort. Comme si nos péchés d'avant, nos compromissions, nos mollesses, toutes ces fois où il aurait fallu se taire plutôt que de tirer dans les pattes du copain, comme si tous ces petits manquements à nos lignes rudes et red devaient se payer un jour. Comme si on devait se prendre une immense baffe dans la gueule pour se réveiller enfin. Certains d'ailleurs se mettent presque à penser qu'une mandature RN serait un genre de remise à zéro du paysage politique français, qu'elle suffirait à réveiller les endormis, qu'elle permettrait à la gauche de se reconstruire contre un ennemi commun.
Je ne pense pas qu'on puisse cultiver sur des terres empoisonnées. Partout où le RN passe, de la ville la plus petite aux plus hautes fonctions, il ne sème qu'arnaques, racisme et incompétence. Et surtout, il ne nettoie rien. Il abîme. Il déplace les lignes, toujours vers le pire. Il rend certaines horreurs dicibles, certaines violences acceptables, certaines personnes expulsables. Il gâche des vies, il enlaidit tout. Il fait de la politique comme on renverse une poubelle : avec l'assurance que quelqu'un d'autre passera derrière pour ramasser. Le livre de Marine Tondelier, Nouvelles du Front, qui raconte son rôle d'élue d'opposition à Hénin-Beaumont, donne une idée de ce que ce parti peut faire à une municipalité.
Non, je ne crois pas au grand soir RN qui permettrait à la gauche de se refaire une santé. Je ne crois pas à la petite cure de réel dont nous sortirions, cinq ans plus tard, ragaillardis, lavés de nos querelles de chapelle et miraculeusement capables de nous aimer les un.e.s les autres. Une mandature d'extrême droite, ce n'est pas un stage commando pour militants de gauche. Ce sont des années abîmées. Des associations étranglées. Des droits qui reculent. Des gens qui apprennent à se tenir un peu plus près du mur. Des gens dont la vie va radicalement changer. Et pendant ce temps-là, les plus riches, les plus blancs, les mieux nés, continuent de compter, de dominer.
Je crois surtout que nous avons une fâcheuse tendance à attendre que le danger soit devenu parfaitement visible pour considérer qu'il est réel. Il faudrait que la maison brûle franchement pour que nous acceptions enfin de parler de fumée. Comment faire pour se mobiliser alors que nous sommes collectivement hypnotisé.e.s par le compte à rebours en dessous de la bombe à merde ? Comment rassembler au mieux, comment n'oublier personne, comment mettre en œuvre une solidarité concrète dont nous manquons cruellement, dans les idées, mais aussi dans nos quotidiens trop pressés.
Il faut commencer par arrêter de chercher la bonne manière de sauver le monde. Arrêter d'attendre la grande mobilisation parfaite, celle qui rassemblerait tout le monde, qui ne froisserait personne, qui aurait le bon slogan, le bon tract, la bonne stratégie, le bon candidat, le bon programme et surtout aucune contradiction. Elle n'existera pas. Nous sommes trop nombreux.ses, trop différent.e.s, trop fatigué.e.s, trop occupé.e.s, trop en colère.
Il va falloir faire avec. Il va falloir. Faire avec nos désaccords, nos maladresses, nos égos, nos vieilles histoires de militant.e.s qui se détestent depuis 2017 pour une raison dont plus personne ne se souvient. Faire avec les gens qui arrivent maintenant et ceux qui sont là depuis vingt ans. Faire avec les paroles malheureuses des un.e.s et les immenses peurs des autres. Faire avec un programme qui ne rassurera pas tout le monde, qui sera problématique sans doute. Faire avec celles et ceux qui savent faire une banderole et de la colle avec presque rien et celles et ceux qui savent écouter quelqu'un.e pleurer dans une cuisine. Faire avec les vieux gauchistes et les jeunes qui ne veulent surtout pas qu'on les appelle militant.e.s. Faire avec les gens qui ont trois heures par semaine à donner et ceux qui n'en ont pas une seule mais qui peuvent envoyer un message, héberger quelqu'un, garder un gosse, filer cinquante balles, prêter des chaises, coller des affiches. Faire avec, seulement.
Je le vois partout, ce qu’il nous manque, c’est une politique de l'entraide qui ne commence pas au moment où tout s'écroule. On voudrait une résistance spectaculaire. Comme si c'était chic de courir vers le danger en brandissant un drapeau, monter une barricade, périr sous les bombes. Ce qui est beau, ce qui nous manque, c'est parfois connaître le prénom de sa voisine, savoir un peu ses soucis, lui proposer du temps, une oreille, un bras dans l’escalier. Traitez moi de mièvre si vous voulez. Savoir qui appeler quand un pote perd son boulot. Avoir un canapé disponible. Une caisse de solidarité. Une association où pousser une porte. Un collectif où arriver sans déjà connaître tout le monde. Une liste de numéros. Un repas gratos. Une permanence. Un endroit où l'on peut dire qu'on a peur sans que quelqu'un nous explique immédiatement qu'il faut être courageux.ses, résilient.e.s, fièr.e.s.
Il faut recommencer à construire tout ça maintenant, rejoindre les assos, les collectifs, avant d'en avoir désespérément besoin. Parce que si la mer déborde, l'important ce n'est pas la couleur des bouées, c'est de nager ensemble, en rang serré, de ne laisser personne se noyer. Je n'ai pas de grande stratégie, je ne sais pas construire de programme politique, dieu m'en préserve. Je sais juste flotter, faire barrage, c'est ça qu'on a toujours fait, c'est con, je sais. Je ne sais pas comment empêcher l'extrême droite d'arriver au pouvoir. Je ne sais même pas si nous en sommes capables, si nous avons encore assez d'énergie pour aller parler au camp d'en face, pour changer les votes de ceux qui se laissent aller à l'extrême droite pour espérer du mieux, du neuf. Mais je sais que je n'ai aucune envie de passer les prochains mois à compter les jours en attendant qu'on vienne nous annoncer la catastrophe.
Je vais compter sur ceux et celles qui n'ont pas peur de dire qu'ils continuent à y croire. Sur les portes qui s'ouvrent. Les repas qu'on partage. Les collectifs qui se créent. Les personnes qu'on réussit à convaincre. Les copains qu'on ramène avec nous. Les solidarités minuscules qui, mises bout à bout, finissent peut-être par faire quelque chose qui ressemble à une digue, un peu moche, bricolée avec ce qu'on a sous la main, pleine de trous et probablement pas homologuée. Mais solide de toutes nos humanités, de toutes nos colères, tricotée main par nos volontés farouches de ne rien laisser à l'extrême droite, de ne rien lui céder.
Je suis présente au Festival du livre de Morges ce week-end, n’hésitez pas à venir me rencontrer !
