Dans les colonnes du Monde, une nouvelle enquête, une nouvelle découverte, les hommes profiteraient du libertinage pour assouvir leurs envies dégueulasses de domination, quelle immense surprise, vraiment. J’entends encore les gens s’époumoner d’effroi à la sortie de l’affaire Pélicot, désigner le mari comme un monstre et le reste des violeurs comme des démons. Moi, je n’étais pas surprise, cela me fait souvent cela d’ailleurs, un peu comme les gens qui chialent devant Polisse, le film sur les violences faites aux mineurs, comme si le monde s’ouvrait en deux, comme si on découvrait tout à fait l’ignominie et la pourriture des gens. Je me demande comment on traverse les années sans s’apercevoir de la noirceur des autres et de la sienne au passage, comment on peut flotter dans un nuage d’ignorance bien douillet, il suffit d’être un enfant, il suffit d’être une femme, les loups sortent du bois sans avoir à les siffler, ils guettent au bord du berceau sans jamais nous épargner.
Quand je regarde en arrière, je dois me l’avouer, moi aussi, je n’ai pas voulu voir, j’ai voulu jouir et profiter, j’ai voulu croire que j’étais à moi seule une forteresse assez solide pour me protéger. J’ai voulu faire du sexe comme un homme hétéro, ceux-là même qui n’ont jamais peur de vous proposer de débarquer chez vous à deux heures du mat’ alors qu’ils viennent de vous rencontrer. Ils ne craignent pas de se faire séquestrer, d’être attendus par une bande de potes bourrés, ils n’ont pas peur des coups ou des préservatifs qu’on enlève en levrette, ils sont maîtres de la situation. J’ai voulu oublier la peur, j’ai voulu aussi me mettre en danger, flirter avec le précipice, laisser flotter un pied au-dessus du vide et voir ce qui allait se passer. Pas de surprise, jamais, l’histoire se finit mal, toujours. Longtemps j’ai raconté ces plans culs violents, humiliants, désastreux comme des légendes, comme des récits qui construisaient ma personnalité, il ne pouvait rien m’arriver puisque le pire était déjà passé. J’ai compris en travaillant sur l’amour de moi, sur l’estime de mon corps de la tête aux pieds, qu’il ne fallait pas rire en racontant la fois où le mec m’a enfermée dans la voiture, que je participais à un mensonge collectif : celui d'une sexualité où l'on prétend que les femmes et les hommes négocient avec les mêmes cartes.
J’ai d’abord pensé que ce traitement avilissant et lâche était le lot des grosses, que la haine de nos corps venait se mélanger à un désir interdit, celui de bander pour des ventres qui débordent, pour tout ce que la société interdit. Je trouvais des excuses aux hommes qui me faisaient la grâce de coucher avec moi. Les pauvres, quelle frustration de ne pas oser me prendre la main en public, quelle pression pour eux de ne jamais pouvoir me présenter à leurs familles, à leurs amis. À force de lâcheté, j’ai réalisé que les minces, les belles, les plus jeunes, les vieilles, les avachies et les sportives, toutes morflaient de la même manière, toutes négociant avec leur dignité pour accéder à une sexualité qu’elles pensaient ludique, ouverte, partagée. La libération de la parole au moment de #MeToo m’a permis de réaliser que si les grosses étaient encore plus maltraitées que les minces sur l’échelle de l’horreur, nous partagions dans le fond la même peine, la même conscience de notre condition de femmes réduites à leurs trous pénétrables, juste bonnes à séduire, à malmener et à quitter.
Dans mon parcours vers la lumière, alors que je me préparais à quitter pour toujours (doigts croisés) les rivages de l’hétérosexualité, j’ai fait un dernier détour dans les contrées sex-positive, dans les soirées zizi-panpan-intellos, dans les festivals de sexualité créative et autres périphrases pourries pour dire qu’on aime partouzer. J’ai voulu y croire, je me suis entêtée, les promesses étaient belles, on allait déconstruire le désir, explorer les kinks, respecter nos limites, apprendre le consentement, débrider nos imaginaires, jouir en se caressant le corps à la plume et en se récitant des poèmes. Je ne garde pas que des mauvais souvenirs de cette incartade à Sexoland, aucun n’est lié au sexe, juste des grands fous rires, des anecdotes dont je régale mes plus proches avec délice. Pour le reste, je ne me suis jamais sentie aussi anormale, aussi grosse, aussi peu désirable que dans les espaces dits de sexualité respectueuse. Quand on vous promet la lune et que vous vous retrouvez seule, bandeau baissé, à regarder des inconnus déguisés en aliens se monter dessus en hurlant bipbipbip les yeux bandés, vous prenez quelques mètres de recul, et vous vous mettez à gamberger. Qu’est-ce que je fous là, bien sûr, mais surtout, pourquoi personne ne veut bipbipbip avec moi ? Les oppressions savent se déguiser, et avec leur petit chapeau d’aluminium, elles ont su s’inviter à l’orgie cosmique, la grosse est encore celle qui fait tapisserie et qui tend les bidons de lubrifiant à ses amies.
Il n’y a pas que ma rancœur personnelle, mon petit ego blessé de bébé pachyderme dans cette histoire. Il y a aussi tous les coins, toutes les portes de toilettes derrière lesquelles j’ai entendu des femmes pleurer, s’engueuler avec leur partenaire masculin, les supplier de rentrer. Il y a ces scènes que je ne peux pas oublier, cet homme qui installe sa femme comme une machine à sous, à quatre pattes, au milieu d’une salle, bâillonnée, et qui ordonne aux hommes de s’en servir, de ne rien écouter de ses suppliques. Elle est consentante, voilà ce que l’on me répond quand je cours rapporter la scène à celles et ceux qui ont pour tâche d’assurer la sécurité de l’événement. Elle pleure, elle implore, mais elle veut, regarde, ils ont signé le formulaire d’inscription, c’est bien marqué partout, il y a de belles affiches qui vantent le dialogue, l’amour et le respect, on ferme les yeux, c’est elle qui veut. Moi, je l’entends encore, et je m’en veux et je me souviens, et je suis persuadée, toutes mes mains au feu et à couper, qu’elle n’en pouvait plus et que c’était un viol, et qu’on ne devrait jamais supplier que cela s’arrête sans être écoutée.
Ce n’était pas un club sordide de province, ces gens ne se sont pas rencontrés sur des forums qui puent le smegma, ces gens se prenaient pour des esthètes, des savants du cul, et tous et toutes, les hommes mais aussi les femmes et les queers et tous les autres, tous s’accordent à dire qu’il est normal qu’un homme puisse hurler qu’il veut violer des femmes dans des parkings vides pendant un atelier sur les fantasmes, que cela fait partie de la liberté d’expression, qu’on ne punit pas quelqu’un pour ses pensées. Tout le monde se branle dans son ego flatté d’être si libre, si détaché de la sexualité normale, la vanille, celle des ploucs le samedi soir devant la télé, comme ils aiment à la critiquer. Bien sûr, comme dans toutes les cultures de niche, comme dans toutes les micro-communautés, tout n’est pas à jeter, il y en a des biens, mais sur le sage principe du bol de M&M’s empoisonnés, je conseille de s’abstenir, je n’y mettrai plus jamais les pieds.
J’envie les gens pour qui le sexe n’est pas un territoire étrange et souvent hostile, où la sécurité n’est jamais un souci, ceux dont les souvenirs ne les empêchent pas de se laisser aller. J’envie presque mon insouciance, mes premiers partenaires, j’envie parfois celle que j’étais. Je reste quasi persuadée qu’il faudrait un permis de pénétrer, quelque chose de sérieux, des études, un examen, qu’on ne peut pas laisser les hommes penser qu’ils savent baiser parce qu’ils sont capables de bander. De manière plus prosaïque, je voudrais des règles strictes dans les établissements de libertinage, des stages de prévention obligatoires aux violences sexistes et sexuelles, des ateliers sur le consentement, sur la santé sexuelle à chaque début de soirée, je voudrais qu’on prenne enfin la sexualité au sérieux, qu’on arrête de se prendre pour des Français bien fiers d’eux, engoncés dans des siècles de mauvaise drague, de Valseuses, alors que vous êtes juste des mecs désespérés qui se montent dessus dans les dunes du Cap d’Agde en espérant se faire branler.
