Kessel

Je suis autrice, paraît-il

(Désolée ca parle encore bouquin pardon) (Bientôt on passe à 2027, le fascisme c'est gangrène etc)

Gros Plan
3 min ⋅ 18/09/2026

Alors c’est encore vendredi, il paraît, et je repars quelque part en France pour rencontrer des lectrices et des lecteurs et je me dis qu’il faut que j’en profite, parce que cela va s’arrêter. Voilà ce qui arrive quand on ne trouve pas en soi la possibilité de se réjouir tout à fait, craignant qu’un œil jaloux vienne nous voler ou nous gruger : on n’a pas le temps de kiffer qu’on se prépare déjà à la perte. Tout sera comme avant, sans journalistes et sans personne qui fait la queue pour obtenir ma signature (il y a peu d’attente, je vous rassure), il faudra travailler pour de vrai, sans prétendre qu’on fait “quelque chose à côté”, il faudra inventer d’autres quêtes secondaires, il faudra se remettre à écrire autre chose, peut-être. Je suis un animal particulier, mi-tremblant, mi-surgonflé, entre l’orgueil démesuré et la détestation de moi, il n’y a qu’un tout petit pas, il faudra danser sur les braises de mon petit ego ravagé, il faudra se refaire, il faudra se souvenir que c’était pour de vrai, qu’on n’arrête pas d’être autrice quand le livre se referme, que c’est un état de fait, que j’écris, que je suis légitime, et MERDE PUTAIN J’AIMERAIS BIEN QUE ÇA CONTINUE OK.

Aujourd’hui encore, quand ma femme me présente à quelqu’un·e, elle dit : voici mon épouse, elle est merveilleuse et belle et formidable (enfin, je ne suis pas sûre qu’elle dise exactement ceci, mais vous saisissez l’ambiance), et dans la vie, elle écrit. Et moi, je glousse à côté comme une dinde tout juste décongelée avant Noël, je me débats avec ce verbe que je n’arrive pas à incarner, à vivre, alors je reprends en me dandinant, un pied sur l’autre et puis l’œil qui frise, oui, enfin, j’écris un petit peu, quoi, comme-ci, comme-ça, par-ci, par-là, je minimise et je me cache. On dirait un ado qui voudrait parler de son pucelage à sa vieille tante, je rougis et je peine à dire pourquoi j’écris et comment et quoi et pourquoi, l’échange se transforme en épreuve façon Koh-Lanta, et je m’échappe pour ne plus avoir à parler. Je me demande pourquoi je n’arrive pas à me penser légitime, si c’est une posture visant à aller pêcher des compliments ou une réaction quasi allergique à l’exercice. J’hésite.

Je ne sais pas très bien ce que ça veut dire, être autrice. Je sais ce que ça veut dire écrire. Je sais ce que ça veut dire avoir une idée quand je roule en scooter, de m’y accrocher pendant tout un trajet et de l’oublier dès que je pose le pied à terre. Je sais ce que c’est d’ouvrir un document à deux heures du matin, de me dire que je tiens enfin quelque chose et de le détester trois jours plus tard. Je sais ce que ça veut dire de chercher une phrase pendant vingt minutes, de l’obtenir enfin et de ressentir une petite décharge électrique absolument disproportionnée au regard de la phrase en question. Je sais ce que ça veut dire d’envoyer un manuscrit et d’avoir envie de vomir, d’attendre une réponse en faisant semblant de ne pas attendre, de recevoir un oui et de ne pas savoir quoi faire de son corps, d’hurler dans le téléphone alors que ce n’est absolument pas approprié. Mais “être autrice”, ça me semble toujours appartenir à quelqu’une d’autre.

C’est plutôt une femme qui se lève tous les matins, qui boit du thé chinois en écrivant à heure fixe, à des gens qui ont des bureaux avec des livres empilés dessus, des lunettes posées sur le nez et une photo en noir et blanc façon acteur français. Aux gens qui savent parler de leur travail sans s’excuser toutes les trois phrases. Aux gens qui disent “mon prochain roman” sans avoir l’air de raconter un mensonge particulièrement audacieux, sans avoir le corps qui se distend sous le poids d’un mensonge immense, d’une fable qu’on invente pour faire plaisir à ses potes ou à son éditrice. J’essaie de romantiser mon rapport à l’écriture, je m’imagine en retraite sur l’île de Ouessant, perdue entre le ciel et les vagues, sans accès à mon téléphone, toute dévouée à mon art, prise d’une fièvre littéraire intense, je m’imagine écrire des jours entiers, et puis j’échoue et je finis par renverser du coca sur mon clavier.

Mon livre existe pourtant. Il est là, il est arrivé. Il est le mien. Il est imprimé. Il est dans des librairies. Des gens l’achètent avec leur argent, le mettent dans leur sac, le lisent dans leur lit, dans le métro, sur une plage ou aux toilettes (je respecte profondément toutes les pratiques de lecture). Des gens viennent me voir pour me dire qu’ils ont reconnu quelque chose. Des gens me disent qu’ils ont pleuré. Des gens me disent qu’ils ont été en colère. Des gens me disent parfois qu’ils ont aimé. Et moi, à chaque fois, je suis à peu près aussi préparée à recevoir ça qu’une grenouille invitée à sa première boum. Je dis merci, je dis merci encore, parfois encore merci, mais je ne sais pas quoi ressentir. Merci.

Je crois qu’on devient autrice en écrivant (lol). Puis en recommençant. Puis en continuant quand le livre est fini, quand les gens cessent de demander des interviews, quand les librairies rangent les piles, quand les affiches sont décrochées et que plus personne ne vous demande comment vous vivez votre première rentrée. C’est là que ça devient intéressant. Le livre, lui, le premier, l’enfant terrible, l’enfant chéri, il aura fait sa vie. Moi, il faudra que je fasse la mienne. Et je panique déjà un peu, parce que je ne sais pas encore ce que je vais écrire après. Enfin, pas vraiment, enfin, pas tout à fait. J’ai des bouts de trucs que je n’ose faire lire à personne. Des phrases. Des obsessions. Deux ou trois idées nulles que je n’arrive pas à jeter. J’ai aussi une quantité assez impressionnante de vide, et je crois que je vais devoir apprendre à l’apprivoiser, à laisser les choses reposer.

Pour l’instant, je vais à Besançon.

Parler, glousser, signer, kiffer, être une autrice, un peu quand même.


Venez me renconter à Besançon vendredi et samedi sur le stand 3 du Festival

Samedi à 15h : Rencontre - Nous faire justice

Maison Victor Hugo, 140 grande Rue à Besançon

Avec Anaïs LLOBET (Ceux qui nous frappent)

Gros Plan

Par Daria Marx