Je vous écris ce billet comme on compose une carte postale à une tante aimée mais lointaine depuis une première fois en colonie, petit enfant. Je vous écris ce billet comme je voudrais écrire à mes ami.e.s que j’aime et qui me manquent et que je ne vois pas assez en ce moment, et que je n’ose pas saouler avec mes micro-aventures au pays des autrices. Je vous écris plus précisément assise dans un fauteuil jaune recouvert par mes soins d’une serviette blanche, qui accueille confortablement mes fesses usées par le trajet en TGV. Je vous écris pendant que mes orteils caressent malgré moi la moquette bordeaux-rayée-turquoise de l’hôtel. Je vous écris quasi nue, prise d’une bouffée de chaleur tout à fait compatible avec une préménopause, et j’ai le plaisir de vous annoncer que, par le truchement malin d’une fenêtre ouverte et d’un premier étage plus bas qu’à l’habitude, j’ai déjà permis à quelques Nancéien.nes chanceux de se rincer l’œil. Je vous écris alors que je m’étais imaginée sortir dîner seule pour lire (lol) et écrire (mdr), et que j’attends à présent la livraison d’une pizza de qualité douteuse, que je vais découper avec les doigts devant la télévision trop grande fixée au mur, ambiance faux bois.
Je ne sais pas trop quoi faire de cette solitude, j’aime trop ma vie, ma routine, ma femme, mon chat et mon chien, j’aime rentrer du travail, les retrouver, les embrasser, j’aime leur raconter ma journée, j’aime nos rituels, notre vocabulaire et notre grammaire, j’aime les gestes familiers et la courbure du matelas dans mon dos, le chien toujours lové entre les mollets puissants de mon épouse, le chat investi dans une guerre de tranchée contre les oreillers, pour mieux se caler de tout son long contre nos corps trop chauds pour ce mois de rentrée. J’aime tout de cela, et je l’aime chez moi, je ne suis pas voyageuse, je n’irai jamais sac à dos et va-nu-pieds, j’aime savoir les nids-de-poule sous les roues de mon scooter et les pans de peinture qui se détachent dans le hall de l’entrée. Cette semaine encore, j’ai passé de trop longues minutes à guetter la moindre information sur mon trajet entre la gare et l’hôtel, sur la chambre, sur la qualité de la salle de bain et sur la fiabilité de l’ascenseur, j’ai lutté contre l’angoisse de ne pas connaître ce lieu nouveau, de ne pas pouvoir en deviner l’odeur, j’ai pris trop de choses dans ma valise rouge, empruntée à ma mère comme un talisman douteux, du tricot et ma liseuse et des patchs à me coller sous les yeux, j’aurais dû écouter les actrices qui racontent dans Vogue qu’elles emportent une bougie dans leurs déplacements pour se sentir à la maison, il m’en faudrait une senteur poil de chien, griffe de chat et douceur de cuisse, prévenez-moi si vous la voyez en rayon quelque part.
En sortant de la gare, pourtant je ne suis pas sotte, pourtant j’ai Google Maps et plein d’autres trucs téléchargés dans une crise frénétique de besoin de savoir, des plans et puis des apps et des trucs sauvegardés dont je ne me servirai pas, sur le quai, j’ai cru que j’allais me perdre, j’ai pensé un moment à rester là, dans la gare, à m’asseoir et ne plus bouger, et puis peut-être reprendre un train et rentrer. Un court instant, ce fantasme m’a rassurée, je me suis dit que c’était possible, que je pouvais décider, que je n’étais pas seulement le pantin d’un destin moqueur qui me fait habiter pour trois jours une salle de bain si petite que mes fesses sont déjà écorchées contre la poignée, mais que j’étais encore habitée par mon libre arbitre, bien déguisé par ma cape d’angoisse carabinée. Tout à l’heure, après ma pizza froide, je tenterai d’aller prendre un bain dans une baignoire si petite qu’il devient écologique de m’y laver, les calculs entre mon volume plein et celui de la baignoire ne laissant que 4 ou 5 litres de flotte à ajouter pour me donner l’impression de flotter. J’ignore si j’arriverai à en sortir, voilà mon aventure de la soirée, mon trépidant jeudi soir, et si vous entendez qu’une primo-romancière a dû se faire désincarcérer à la grue d’un premier étage d’hôtel de centre-ville, vous aurez une pensée sympathique pour qui vous savez.
Je suis à Nancy pour un festival, ambiance super grande énorme tente au milieu de l’immense place, j’ai hâte de retrouver les autres auteur.ices, j’ai peur de voir les gens passer devant mon petit coin, scruter mon livre, hausser les épaules et se casser. La semaine dernière, en Suisse, quelques vieilles personnes, a priori tous des hommes, se sont offusquées ostensiblement à la lecture du titre du roman. Tuer le vieux, enfin, vous n’y pensez pas !!!!! Il m’a fallu toute ma belle diplomatie helvétique (récemment acquise) pour ne pas leur répondre qu’ils devraient me craindre, pour ne pas leur faire mon plus beau doigt d’honneur. J’ai souri, et j’ai dit : nous verrons bien. Je leur ai souhaité une bonne fin de festival, et je suis retournée me baigner dans le lac (Léman). J’ai rêvé d’être riche et suisse et libre de toute contrainte pendant ces instants délicieux, immergée dans l’eau douce (presque soyeuse) du lac, avec de grandes algues qui venaient s’enrouler autour de mes jambes et de mes bras comme des phylactères vivants, j’ai aimé avoir l’impression que je pouvais nager à l’autre bout, jusqu’à l’autre pays, que rien n’était impossible, j’ai aimé constater que les frontières n’ont aucun sens, qu’il faut les dissoudre dans l’eau des lacs, des mers et des océans, qu’on devrait pouvoir vivre partout, heureux et contents.
Lectrices, lecteurs francilien.ne.s ou de passage, vous êtes cordialement les bienvenu.e.s au lancement de mon roman Tuer le Vieux mardi 15 septembre à 19h30 chez Violette & co qui me font l’amitié de me recevoir. Passez une tête, ca me fera vraiment plaisir !
Je serai sur France Inter de 18h à 20h à l’invitation du merveilleux Philippe Jaeneda, et avec Fabrice Caro !
