Inceste partout

Je ne manifeste pas. Je partage peu Je zappe les posts, je rate les manifs, je suis une mauvaise féministe, une mauvaise victime qui ne porte pas plainte, je reste sur mon canapé. Ce texte, c'est pour dire que l'immobilité, la honte, c'est aussi l'inceste.

Gros Plan
4 min ⋅ 12/06/2026

Je n'arrive pas à aller aux rassemblements, je ne peux pas regarder les infos, je zappe les posts engagés, je me sens coupable de ne pas rejoindre la vague qui monte. J'ai l'habitude que l'inceste se matérialise partout dans ma vie, j'ai mis des années à comprendre, je vis avec sa présence gluante depuis l'enfance, une odeur qui imprégne tout sans que l'on puisse l'expliquer. Il a fallu du temps, il a fallu le chaos et l'envie de mourir et les comportements à risque et ma tête qui se cogne inlassablement au même endroit dans les mêmes murs. Il a fallu vouloir vivre, le décider comme un pari, m'obliger à me regarder et à me convaincre que ça valait le coup, qu'il s'agissait de ne pas se laisser tomber. Investir, dans la réparation, dans la thérapie, prendre le temps de se reposer, d'apprendre à dormir sereinement, se donner du crédit, cesser d'entretenir les liens qui ne font que brûler, abîmer. Lentement, avec toute ma force de petite fille réapprivoisée, j'ai avancé. Sortir de l'inceste c'est solo, t'as beau chercher du soutien, t'as beau lire des centaines de milliers de je te crois, y'a rien qui vient remplir le trou, c'est le tombeau ou la plantation, le pourrissement ou le printemps.

Je reconnais maintenant les traces dégueulasses laissées par l'inceste partout dans ma vie, je connais la modélisation de mes angoisses, j'ai appris à mesurer mes réponses traumatiques, à me protéger de mes souvenirs. Je connais mon ennemi intérieur, j'avais l'impression d'avoir appris à le dompter avec ces années, après toutes les saisons du doute, du dévoilement, de la colère. Je me sentais solidement amarrée du dedans, forte d'une position de victime que je m'autorisais enfin, la terre et le sol et le réel avaient cessé de trembler en permanence. J'ai appris à lire les cartes marines, à prévoir les tempêtes provoquées par le fracas de l'inceste dans ma vie, les dessins de mes activations, je peux nommer l'inceste dans mes réactions, dans ma façon de vivre les secrets, le silence, l'injustice. Je me sens forte de ce nouvel écosystème intérieur, sensible et précis, j'ai enfermé la bête dans mes propres oubliettes pour mieux la surveiller.

Je ne m'attendais pas à ce que l'inceste vienne m'envahir du dehors. Je vois, depuis quelques années, le mouvement enfantiste se lever et grandir, je vois d'autres victimes construire des discours intelligents, penser des lois et des moyens et des manifs. Je les admire beaucoup. Certaines féministes prennent conscience de l'urgence. Quelque chose va bouger. Je tiens le sujet à distance, je ne peux plus lire de récits, je lis des articles universitaires, des essais. Je n'arrive pas à prendre les enfants de mes ami.e.s dans mes bras sans penser à l'inceste. Et si, moi aussi, j'étais une agresseuse ? Et si cet enfant subissait le pire, à l'école ou ailleurs, qu'est-ce que je pourrais faire, qui tuer, qui battre, comment se faire vengeance, comment continuer à vivre en connaissant les chiffres ? Un enfant est victime d'inceste, de viol ou d'agression sexuelle toutes les 3 minutes. Le temps de lire ce billet. Comment cohabiter avec ça sans se consumer de rage ? Comment rassembler assez de neurones pour porter un combat juste et digne ?

Les hommes ne vont pas s'arrêter de violer les enfants. Les femmes violent aussi, mais moins. Ce sont les chiffres. Les violences sexuelles commencent très tôt : l'âge médian des victimes est de 7 ans pour les filles et 8 ans pour les garçons ; et une victime d'inceste sur quatre a moins de 5 ans au moment des faits. Il y a trop d'agresseurs, trop de silences entretenus, trop de familles qui choisissent de ne pas savoir. On ne va pas s'en sortir sans que tout le monde mette les mains dedans, les femmes, les hommes, les institutions, les voisins, les profs, les pédiatres, les boulangers et les conductrices de train. Cela veut dire qu'il va falloir que vous acceptiez que vos frères, vos oncles, vos pères, vos cousins, vos amis et vos maris sont des agresseurs sexuels. Je comprends que cela soit difficile. Il va falloir apprendre à ne plus les inviter à Noël. Il va falloir rester ferme quand votre vieille mère vous demandera en pleurant pourquoi vous êtes aussi méchante avec votre frère. Il va falloir porter plainte contre celui qui vous invite chaque année pour les vacances en juillet. Il va falloir rompre des liens. Il va falloir écouter les enfants, faire de la place à leurs silences et à leurs indices, vous inquiéter des dessins chelous et des câlins du soir. Il va falloir remettre en cause la sécurité fantasmée de votre cellule familiale, de votre entourage, tout va se mettre à trembler. Bienvenue dans l'inceste. C'est juste le début. Ça va secouer.

Je pense à mon agresseur. Le mien. Je n'ai pas porté plainte. Je n'ai aucune preuve matérielle. Je n'ai aucune confiance dans la justice. J'ai peu de soutien familial. Je ne crois pas à la valeur transformative de la prison. Parfois je ressens de la culpabilité. Mauvaise féministe. Tu n'as pas porté plainte. Tu devrais montrer l'exemple. Pour le faire, il aurait fallu que je m'autorise à me désigner victime environ 10 ans plus tôt. Il est mort, c'est bien. Je me souviens du soulagement quand j'ai googlé son nom, que j'ai trouvé l'emplacement de sa tombe au cimetière. Parfois je rêve d'une webcam, je pourrais vérifier, plusieurs fois par jour si je le souhaite, qu'il est encore bien sous terre. Voir son corps se décomposer. Et puis je réalise que même sa mort, même les larves sous ses os, rien de cela ne me répare.

J'ai cru que les forteresses se construisaient de l'intérieur. Que si on posait assez de pierres, si on creusait assez profond, on finissait par être à l'abri. Mais l'inceste n'a pas de dehors. Il est dans les chiffres que je lis, dans les visages des enfants que je croise, dans ma rage qui ne sait plus où aller, dans mon canapé où je reste. Je ne manifeste pas. Un jour, j'y arriverai. Je regarde le mouvement sans pouvoir y entrer, comme une vitre entre moi et le monde qui se réveille enfin. J'ai honte. Et je sais maintenant que la honte, c'est encore lui. C'est toujours lui. Ça aussi, c'est l'inceste.


Tu vois muscles tendons ils n'en peuvent plus

et ce n'est que le début

le corps on croit

on dit le corps

le corps peut tout

le corps

on le voit ton corps

on voit comment ça s'écroule à l'intérieur

et c'est à tout l'écroulement de l'extérieur qu'on assiste

Clôture de l'amour - Pascal Rambert



Gros Plan

Par Daria Marx

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