Kessel

Golem Girl

À quel moment devient-on la version de soi qui fonctionne ?

Gros Plan
4 min ⋅ 10/07/2026

J’ai commencé à lire Golem Girl, la biographie de Riva Lehrer, qui raconte comme sa vie a été façonnée par les désirs validistes des autres. Riva est perçue par les médecins comme un problème à résoudre, puisqu’elle vit avec la spina bifida. Elle subit des dizaines d'opérations et grandit avec l'idée qu'elle est un corps défectueux qu'il faut réparer. Son existence est marquée par les hôpitaux, les erreurs médicales, la douleur comme une grammaire ordinaire.

Et puis elle rencontre d'autres corps. D'autres histoires. Des personnes qui n'attendent plus qu'on les répare, parce qu'elles ont compris qu'elles n'étaient pas des erreurs à corriger. Avec elles, quelque chose se déplace. Ce qui était jusque-là vécu comme un manque devient une différence. Ce qui devait être caché devient une manière d'être au monde. Son corps n'est plus seulement ce que les autres regardent, évaluent ou tentent de transformer. Il devient un endroit depuis lequel elle peut créer, penser, habiter pleinement. Elle ne cherche plus à rentrer dans une forme qui n'a jamais été faite pour elle. Elle commence à habiter la sienne.

Better a freak than a monster : “Le freak a un corps bien réel. Le monstre, lui, n’existe que dans notre imaginaire. Il est l’endroit où nous plaçons nos peurs, celui à partir duquel nous traçons la frontière entre ce que nous acceptons et ce que nous rejetons.” (dans Golem Girl)

Je vous conseille évidemment cette lecture. Elle aurait pu me faire réfléchir à ma propre condition de personne très grosse face au monde, face aux gens, à la médecine. J’aurais sans doute pu écrire des choses brillantes sur la lutte contre la grossophobie et la difficultés à rester la dernière vache dans un pré plein de chèvres sous Ozempic. Oui oui. Mais je suis auto-centrée et angoissée, et l’histoire de Riva est venue faire trembler autre chose en moi. 

J’ai refermé le livre après quelques pages de lecture à ma pause de midi. 

J'ai ouvert ma boîte mail. 

Le lien n'a rien d'évident. Le livre parle d'un corps que d'autres passent leur vie à réparer, d’une personne qui vit avec plusieurs difficultés physiques très lourdes. D’une pression chirurgicale qui voudrai tout corriger. 

Et pourtant. Je me suis mise à penser à ma relation au travail. 

Je me demande combien de versions de moi-même j'ai déjà fabriquées pour travailler.

Depuis que j’ai quitté le monde de l’intérim, des CDD de petits boulots alimentaires, on ne me demande plus frontalement de laisser ma personnalité au vestiaire. Au contraire. Parfois, c’est ma particularité que l’on vient chercher. Ma fougue. Les demandes de retour à la norme sont différentes. Ça se passe autrement. On infuse lentement dans une “culture d’entreprise”. On se met à changer de vocabulaire. On se met à policer nos réactions. On joue politique. On cache une expression parce qu'elle est considérée trop vive. On planque entre deux sandwichs trop chers une colère qu'on garde pour le trajet du retour. On change sa façon de rire, on en invente même un nouveau, le rire du bureau. On répète des  phrases qui, à force, finissent par penser à notre place.

Il y a toujours un moment où je me rends compte que je ne parle plus tout à fait avec ma propre voix. Ce n’est pas une grande révélation. C’est de l’acculturation. Mais parfois, au détour d’un mail que je relis et dont je ne reconnais pas une seule tournure, j’ai un vertige. Qui suis-je quand je travaille ? Cette personne qui rit au bon moment en réunion ? Cette salariée qui préfère dire "je reviens vers toi"  plutôt que "je ne sais pas". Et belle journée bien sûr. 

On appelle ça grandir. Ou devenir professionnel.le. C’est normal. C’est inquiétant aussi. La grenouille trempée dans l’eau tiède. 

Le travail ne nous transforme  pas d'un seul coup. Il nous polit. Il enlève les aspérités qui accrochent, celles qui ralentissent les réunions, qui compliquent les décisions, qui rendent les hiérarchies moins confortables. Et un jour, sans savoir exactement quand, on découvre une version de soi parfaitement adaptée. Il ne reste plus qu'à se demander si elle nous ressemble encore. Ce que l'on gagne en adaptation, on le perd en étrangeté. Plus efficace. Plus prévisible. Une version de soi qui fonctionne mieux, pour la réussite du grand projet, de la belle entreprise.

Le golem est une créature façonnée par les mains des autres. Faite d’argile, façonnée par des mains humaines et animée par un mot sacré, créée pour protéger une communauté. Elle échappe parfois au contrôle de son créateur. Sa force est immense

On donne au golem une forme. On lui donne une mission. On inscrit quelque part sur son corps la raison pour laquelle il existe. Il n'est pas une statue abandonnée dans un coin. Il se lève. Il marche. Il protège. Il accomplit ce qu'on attend de lui.

Il y a quelque chose de rassurant dans cette transformation. Devenir compétent, apprendre les codes, maîtriser son métier, trouver sa place dans un collectif : tout cela n'est pas une trahison de soi. Nous sommes tous un peu façonnés par les autres. Personne ne grandit seul, personne ne travaille seul, personne ne construit son identité en dehors du regard des autres. Le problème n'est peut-être pas d'être façonné. 

Le problème, c'est de ne plus savoir qui tient les mains qui façonnent. Qui décide de ce qui doit disparaître pour que la forme soit jugée acceptable. Car il y a une différence entre apprendre une forme, un métier, une attitude, et y être enfermé.e. Figée dans la terre cuite pour l’éternité. Dans une légende qui vous échappe. Une image de soi déformée.

Le travail nous demande toujours quelque chose. Une partie de notre temps, de notre énergie, de notre disponibilité, de nos nerfs. Ca devrait être un échange : nous donnons quelque chose et nous recevons quelque chose en retour.

Souvent, tout n’est pas si clair.  On donne sa patience infinie. Sa capacité à absorber les tensions. Son sourire dans les moments où l'on voudrait simplement dire que ça ne va pas. Toutes ces choses qui n’apparaissent pas dans une fiche de poste. Toutes les qualités, les défauts, les pleins et les déliés qui donnent du goût aux rapports humains, à la vie en société. On donne cette petite voix intérieure qui murmure qu'il faudrait peut-être faire autrement. Se casser. Oser. Dire. Ecrire. Parler.

Il serait trop simple de raconter ma relation au travail comme une perte de moi, comme un échec absolu, comme une soumission terrible. Il y a aussi de la joie dans le fait de construire quelque chose avec d'autres. Il y a une forme de fierté à devenir meilleur dans un domaine. Il y a du plaisir à être reconnu pour ce que l'on sait faire. J’aime être une bonne salariée. J’aime croire aux projets que je défends. J’aime être félicitée. Cela pése lourd dans l’échange dont je parlais plus haut.

Peut-être que le but n'est pas de rester de l'argile entre les mains des autres. Ni de devenir une pierre impossible à façonner. Peut-être qu’on se sauve en gardant en nous suffisamment de mouvement, d’impertinence et de courage pour pouvoir encore changer de direction. Pour pouvoir décider de s’opposer sans créer d’avalanche. Pour savoir naviguer ces organismes vivants, étranges et difficiles que sont les milieux pro.

Je n’en suis pas là, malgré toute ma relative bonne volonté. J’ai du mal à lire les situations, les jeux de pouvoir, j’ai du mal avec la hiérarchie, les ateliers, les séminaires, les entrechats polis qui ne veulent rien dire, les façons étranges que les humains inventent pour se croiser sans rien se dire. Je fais de mon mieux. Je serre les dents. Je pleure aussi parfois. Je travaille quoi. J'essaie simplement de ne pas oublier que je ne suis pas seulement la forme qu'on attend de moi.

Better a freak than a monster.


Je vous ai dit que je sortais mon premier roman en août ?

En septembre j’enregistre l’audiobook. Quelle aventure !

Tuer le vieux, le 19 août, aux éditions Flammarion

(oui c’est le lien de précommande du livre)

Gros Plan

Par Daria Marx

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