Poreuse

Semaine dernière : absente. Voici le rapport.

Gros Plan
3 min ⋅ 17/04/2026

Je n’ai pas pu vous écrire la semaine dernière. Je n’étais pas trop fatiguée ou trop occupée. J’étais poreuse. Je ne sais pas comment mieux expliquer ce sentiment très diffus, très présent, mais tout à fait indescriptible. A un moment précis du voyage des humeurs dans mon crâne, quelque chose se brise, se décale, et soudain, je ne me sens plus solide, mes os se changent en mousse et mes neurones fondent. Tout m’atteint alors de la même manière, les vidéos de chiens morts sur Instagram, l’Iran, les récits douloureux reçus au travail, tout vient me heurter like a wrecking ball. Je suis l’immeuble en ruine, il ne reste plus rien à piller. Je me mets en pilote automatique, je conduis sans regarder dans les rétroviseurs, les immeubles parisiens se déguisent, j’ai l’impression que les arbres sont mous et que les ponts sont en carton.

Ce qui est étrange avec la porosité, c'est qu'elle ne choisit pas. Elle ne fait pas la différence entre ce qui mérite d'entrer et ce qui ne le mérite pas. Les récits des autres s'installent sur la même étagère que les nouvelles du monde, juste à côté des petites choses insignifiantes. Un mail mal tourné, une musique au supermarché, tout prend trop de place et de volume. Je deviens une caisse de résonance sans filtre, un ampli branché sur tout. Ce n'est pas désagréable à 100 % : il me semble que je pourrais bien écrire dans ces moments-là, ou en tout cas différemment, avec quelque chose de plus brut qui remonte. Mais je n'écris pas, parce que je n'ai plus d'os dans les mains pour tenir le stylo.

Ce n’est pas la première fois, ça ne sera pas la dernière. Je suis habituée maintenant, je connais les creux, les pleins et les déliés de ma grammaire interne. J’ai encore du mal à m’arrêter avant l’état d’urgence, celui qui me fait flancher pour de bon, m’endormir à 18h plié en deux dans le canapé du salon. Je reconnais les signaux d’urgence, je connais tout mon code et tous les arrêts-repos, mais je pense toujours que cette fois-là, pour une fois, ça ne m’arrivera pas. J’ai souvent du mal à accepter ma fatigabilité, physique ou psychique. J’ai l’impression de faire défaut à toute une armée imaginaire si je m’arrête, si je ne fais pas mes 7000 pas, si je ne vais pas à la piscine, si je ne fais pas assez de choses dans une journée. 


J’aime mon travail, un peu trop, d’une manière pas tout à fait saine peut-être, je ne parviens pas à couper, à compartimentaliser, j’y pense le week-end, je consulte mes mails quand je suis en congès, je suis là, tapie dans l’ombre, mère inquiète et intrusive qui ne veut rien lâcher. Iil y a un prix à payer que personne ne mentionne dans les fiches de poste, une perméabilité qu'on développe à force d'écouter, d'accueillir, de tenir l'espace pour les autres. Certaines semaines, je rentre avec des peaux qui ne sont pas les miennes accrochées aux épaules, des regards que je peine à détacher de ma veste, des silences qui me grignotent centimètre par centimètre.

Et puis ça passe. Ça passe toujours, c'est le problème, mais c’est aussi la solution. Parce que si ça ne passait pas, il faudrait agir vraiment, changer quelque chose de fondamental dans la structure, pas juste attendre que le sol se reforme sous mes pieds. Attendre n’est pas tout à fait juste, mais cela fait partie de la thérapie : il faut du calme, de l’attente, de l’ennui, laisser le corps et le crâne se froisser entre des draps juste changés, peu de sollicitations, du calme et des bains réguliers. Mais ça passe, et je reprends ma vie là où je l'avais laissée, comme on reprend une conversation interrompue, les fissures des murs sont comblées, les plantes arrosées. Je sais prendre soin de moi maintenant, ca m’a pris à peine vingt ans, des années à lire, à consulter, à écouter les autres poreuses parler, à adopter les solutions des autres, à tester des traitements, à changer de psy, à errer.

La semaine dernière, j'ai pensé à toutes les personnes qui ne savent pas encore que ça passe. Qui en sont à leur premier ou deuxième effondrement, qui ne connaissent pas encore leur propre cartographie, qui n'ont pas encore appris à lire leurs propres ciels. Je ne sais pas si c'est une chance ou une malédiction de connaître ses fossés et ses errances par cœur. Il y a quelque chose de rassurant et quelque chose d'épuisant à saluer toujours le même chien noir, à croiser toujours la même ombre. Je vous écris depuis l'autre côté, donc. Les fenêtres sont redevenues des fenêtres, le béton a repris sa consistance habituelle, mes os sont à nouveau des os. Je suis revenue de ce voyage-là comme on rentre d'un pays dont on ne parle jamais vraiment, parce que les mots ne font pas le voyage avec vous. J’envoie des cartes postales à celleux qui restent là-bas, ils ne quittent jamais mes pensées.

En septembre, mon premier roman sortira chez Flammarion.

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Gros Plan

Par Daria Marx

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