Des souvenirs de pension et des envies de claquer des millions de dollars.
Y’a des ambiances qui me rappellent à la bourgeoisie comme un cheval à l’écurie. Y’a Londres, qui me donne envie de prendre de la coke, des Uber Black et de bouffer défoncée des huîtres au Food Court d’Harrods. Y’a le Bon Marché, je voudrais des tonnes de caillasse, des milliers d’euros à dépenser, je voudrais toutes les crèmes et tous les parfums, les chaussettes marrantes et les sacs en cuir de requin, le beurre au sel de truffes et l’eau fondue des icebergs. Je veux tout, dans ces moments-là, ça me met dans une frénésie, je deviens quelqu’un d’autre, un avatar de qui j’aurais pu être, si j’avais été mince, si j’avais été docile, si j’avais été hétéro, une femme qui déjeune à la brasserie du Lutétia, qui se fait faire des soins de la peau, la femme de quelqu’un, mon mari est dans le business, mon mari est en voyage d’affaires. Je les vois depuis la rue, les grands appartements beiges, c’est comme dans les films, il y a toujours des fleurs fraîches sur la table de l’entrée, du parquet qui sent l’abeille et du déo à chiottes qui coûte plus cher qu’un repas pour 6, des placards immenses remplis de linge de maison brodé. L’hiver ça se casse au chalet, l’été ça possède un petit domaine sur une île perdue des Cyclades, c’est pas bling-bling, c’est pas de la new money, ça sent les sous depuis avant la Révolution, d’ailleurs arrière-grand-papy était général sous Napoléon.
Je les devine, je les renifle, je les connais, dans ma pension au lycée y’avait des meufs aux noms de famille tendance Louis XIV is my homie, des propriétés en Sologne et des histoires d’hélicoptères qu’on prend pour pas manquer un anniversaire. Ça fréquentait les rallyes depuis l’enfance, on leur enseigne le bridge à 8 ans, à 10 ans c’est rock’n’roll et dans le salon, et puis quand la puberté arrive, on les fait fréquenter leurs pairs en soirée, pour les empêcher de trop se mélanger. Ça se roule des pelles sur L’Aventurier d’Indochine, ça se planque des flasques de Malibu dans le caleçon à carreaux, ça se comprend en tout cas, ici on parle la même langue, ici tout est fait pour garantir qu’on reste ensemble. Y’avait elles, et puis y’avait les autres, les filles de gros agriculteurs du coin, les célébrités locales type fille du maire ou du député, les filles d’ambassadeurs lointains déposées là à l’année, et puis celles qui ne payaient pas, celles à qui on faisait la charité, celles qui étaient orphelines ou celles qui avaient été adoptées et mal aimées. Y’avait de tout sur ce spectre de la bourgeoisie chelou, et puis y’avait moi, avec une mère bien décidée à bien présenter, à gagner sa vie plus que bien, et mon père absent mais médecin, qui se souvenait de payer la pension alimentaire tous les quatre matins. J’ai bien conscience que j’étais côté bourge dans le classement du grand hémicycle, et pourtant je me sentais presque pauvre, malgré l’équitation et l’argent de poche, je voyais bien qu’il y avait des codes secrets que je ne captais pas, des habitudes de gens qui ont toujours eu trop d’argent, des façons et des réflexes et des manières que tu peux pas t’inventer.
Ces grandes bourgeoises, ces filles de, ces héritières, je les stalke parfois sur les réseaux sociaux, je me demande ce qu’elles deviennent. Jusqu’ici pas de surprises, elles ont souvent fait quelques années d’études un peu nulles avant de bien se marier, elles ont souvent pas mal de mômes, elles collent à l’image imposée par leurs familles, elles inscrivent leurs kids au Racing Club et elles ouvrent des boutiques de déco, juste pour s’amuser. Et puis parfois, un ovni, celle qui a dit non, celle qui a merdé, un divorce, un pétage de plomb manifeste, une nouvelle vie de prof de yoga nomade, les mèches blondes toujours parfaites, mais #vanlife en tag officiel. Je les reconnais pourtant, même en maillot de bain, les cheveux nattés et déguisées en hippie, elles ont le port de tête de celles qui ont appris la valse avant d’avoir leurs règles. Souvent, à leurs mains encore, une chevalière, une vieille bague un peu trop chère, dans leurs valises le pull en cachemire hérité de leur mère, et surtout l’assurance de pouvoir tout plaquer, tout faire et défaire. Sans y penser, elles ont la superbe de celles qui savent qu’elles hériteront, qu’elles peuvent demander un coup de main, qu’elles ne galéreront jamais pour l’argent d’une caution. Elles s’installent dans les favelas de Rio tout en se faisant virer des dividendes de l’empire familial, c’est samba carnaval tout sponso par papa, forcément, ça détend.
Je me rends bien compte que je suis un peu trop aigrie pour quelqu’un qui ne devrait pas se plaindre. Un jour, le plus tard possible, j’hériterai d’une maison en Bretagne, et j’ai pu compter sur ma mère à chaque fois que j’en ai eu besoin. Comme elles, je sais qu’on ne me laissera pas dans la rue, que j’ai la chance immense de pouvoir bénéficier de plusieurs matelas successifs avant de craindre l’ultime dégringolade. Je sais que j’ai bénéficié d’un capital culturel et social immense, et que cela me permet de naviguer facilement dans la plupart des strates du monde. Tout cela, c’est certainement du capital bourgeois, en plus de l’héritage concret. Mais quand je me replonge dans des lieux qui suintent le fric, ou quand je veux prendre des billets de train à l’arrache pour partir en week-end, quand je suis exposée au manque ou au trop-plein, j’ai cette vieille boule au ventre, cette envie de gagner à l’Euromillions et de péter dans la soie dans mon hôtel particulier avec jardin privé. Je navigue entre deux mondes. Assez bourgeoise pour savoir quelle fourchette utiliser, pas assez riche pour ne jamais regarder l’addition. Assez privilégiée pour ne pas craindre la rue, pas assez installée pour ne jamais avoir peur.
Je fantasme la caricature. La soie, les hôtels particuliers, les taxis qui attendent en bas, les dîners où on parle de choses inutiles avec des gens inutiles. Je fantasme la facilité, je fantasme une vie sans compter. Je fantasme une vie à m’emmerder, une vie qui ne me ressemble pas, une vie entière à vouloir m’en tirer. Je sais pourtant que derrière les portes des domaines, derrière les lourds rideaux des appartements du 7ème, il y a autant d’enfants abusés qu’ailleurs, autant de violence, autant de négligence et d’envie de crever. Mes copines de pension ne parlaient pas d’argent ou d’héritage, mais de parents absents, de sœurs malades, d’envie d’en finir, de corps à détester. Tous les billets du monde ne les ont pas protégées des prédateurs, de l’hétéro-patriarcat, de l’inceste. Toutes étaient déjà abîmées, d’une manière ou d’une autre. On ne se retrouvait pas en pensionnat au milieu de la forêt par hasard. Il y avait une raison pour ce bannissement soudain, pour cette disparition. L’excuse c’était souvent l’école, bien sûr, les notes ou la conduite. Mais derrière, il y avait des jeunes femmes souvent perdues, verrouillées ou explosées, toujours en difficulté. La pension n’était pas une marque extérieure de richesse, nous ne sommes pas en Angleterre. C’était un lieu où reprendre des forces, se planquer, se refaire. De pauvres petites filles riches, voilà ce que l’on pourrait dire. Le genre à penser qu’il est important de savoir se tenir, de ne rien dire, de ne rien laisser passer. Le genre à se taire pour préserver le rang, l’ordre, la lignée. Je nous souhaite d’aller mieux. Je souhaite à leurs filles de ne pas connaître ces adolescences compliquées, ces vies silenciées.