Trop lourde pour la quatrième de couv'

Je devrais être heureuse mais je ne fais que flipper. Un portrait d’autrice, c’est censé être une consécration. Pour moi, c’est surtout un face-à-face avec la grossophobie intériorisée et le regard qui précède mon nom.

Gros Plan
3 min ⋅ 20/02/2026

Bientôt je dois me faire tirer le portrait, c’est comme ça qu’on dit. Me faire prendre en photo, pour un truc important, un portrait de l’autrice, si tu vois le genre. Une photo avec ma grosse tronche dessus, tous les mentons, tous les pores de la peau, tous les poils aussi, une photo de ma bonne tête qui vieillit. J’ai pas trop de mal avec mon image, il faut dire que je ne lui parle que très peu, je m’aperçois à peine le matin avant de sortir pour aller bosser, je vérifie que je suis propre et présentable, rarement que je suis jolie ou séduisant. Je ne me maquille plus depuis des années, je n’ai plus l’occasion de passer des heures à contempler mes joues au miroir grossissant, cela ne me manque pas. J’ai pas trop de mal avec mon image, surtout parce que je n’y pense pas.

Si je me mets à trop y penser, si je me mets à guetter les vitrines et les rétroviseurs, si je me mets à comparer les photos d’il y a 10 ans à maintenant, si je mesure les poils qui me débordent du menton et ceux qui s’échappent de mon cul, alors oui, c’est plus difficile. Parce que ce n’est jamais juste moi que je regarde. C’est moi + les voix des autres + celle de ma mère et de tous mes ex. Les voix des magazines que je ne lis plus mais qui m’ont lue, qui ont disséqué de long en large mon acceptabilité. Les voix des médecins qui parlent d’IMC comme d’un destin. Les voix des gens qui ne disent rien mais dont le silence est un mètre ruban. Les voix qui ont appris à mon cerveau qu’un corps gros est un problème à résoudre, pas un sujet à écouter. Les voix des milliers de commentaires qui me traitent de grosse vache, de monstre, d’erreur de la nature, de trou à gras, de tonne de merde.

La grossophobie intériorisée, c’est ça : un petit chef de chantier dans ma tête qui inspecte la structure, qui note les fissures, qui propose des travaux. Elle ne crie pas. Elle suggère. Tu pourrais faire ceci. Tu pourrais jeuner à partir d’aujourd’hui. Tu pourrais prendre tel médicament. Tu pourrais te foutre sous un bus. Elle a pris ma voix pour parler plus fort. Longtemps, j’ai confondu,  j’ai cru que c’était de la lucidité. Que c’était de la franchise. Que c’était même une forme d’humilité : ne pas trop s’aimer, ne pas trop prendre de place, ne pas trop remplir le cadre. Se voir bien moche, bien en face. 

Je sais très bien d’où ça vient.  Pas de moi. Pas vraiment. Ce brouhaha constant, il existe pour de vrai pourtant. Je n’entends pas de voix. Je sais qu’on me juge, partout, dans la rue, au supermarché, au cinéma. Je sais que mon physique me précède, en permanence.  Je sais que c’est absolument normal de redouter un portrait quand on est grosse. Je sais que le monde adore les autrices, à condition qu’elles soient fines, contenues, lissées, rentables visuellement. C’est toujours mieux d’être bonne et mince, peu importe ce que tu écrits. Je sais que les couvertures de livres ont un poids, et que certains corps semblent toujours trop lourds pour la quatrième de couverture.

Et puis moi, je sais à quoi je veux ressembler. Je sais quel angle de selfie me plaît le plus. Je sais quelle moue adopter, quelle dent pourrie cacher. Qu’est ce qu’elle en sait, la photographe ? Elle est plus habituée à croiser les belles, les jolies, les minces. Qu’est ce qu’elle connaît de mes grands angles et de mes émotions, de ce que je pense de mes pieds ou de mon ventre. Il va falloir expliquer, encore. Dire ceci oui, cela non, vraiment pas. Je n’en sais rien, je ne sais pas. J’ai peur je crois. D’être trop moche. D’être photographiée comme madame Bellefeuille dans les filles d’à côté (on a toustes les traumas qu’on peut). Qu’on achète pas mon livre à cause de ma gueule. Qu’on limite mon livre à ma gueule. 

Qu’on dise : c’est courageux, ce mot-poison qui veut dire c’est surprenant qu’elle ose, cette grosse truie. Qu’on me lise à travers mes bourrelets comme on lit dans les lignes de la main. Qu’on cherche dans mes plis de chair une explication à mes phrases. J’ai peur, oui. Pas d’être vue, j’ai l’habitude. D’être réduite. Parce que le problème n’a jamais été mon corps. Le problème, c’est le regard qui croit tout comprendre d’un coup d’œil. Le regard qui pense que la grosseur raconte toujours la même historie qu’un double menton raconte un laisser-aller, qu’une femme grosse raconte un échec. 

Est-ce que je dois contrôler l’image pour me protéger ? Choisir l’angle, verrouiller la lumière, demander à lisser un peu, cadrer serré. Ou est-ce que je dois lâcher. Lâcher, ce n’est pas renoncer. Lâcher, ce serait accepter d’être photographiée comme je suis photographiable. Mon corps. Mon visage. Une personne qui écrit. Pas un argument marketing. Mon corps n’est pas une excuse ou une explication. Il n’est pas une morale. Il est le lieu d’où j’écris. Si quelqu’un n’achète pas mon livre à cause de ma gueule, qu’il passe son chemin. Je ne peux pas mincir pour rassurer des inconnu.e.s. Je ne peux pas disparaître pour être plus lisible. Je peux, en revanche, occuper le cadre.


Gros Plan

Par Daria Marx

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