Je parle d’inceste tous les jours depuis presque trois mois maintenant, c’est tout de même un drôle de hobby, parfois c’est simple et c’est presque devenu ma normalité, parfois c’est compliqué et j’aurais préféré choisir poney. Hier, pendant une interview, une journaliste me demande si je vais arrêter de parler de grossophobie pour diriger mes forces vers la lutte contre les violences faites aux enfants. Je ne sais plus ce que j’ai répondu, j’espère que c’était intelligent, mais en y repensant, je m’étonne de ne pas m’être souciée de cela avant, de mon positionnement, de ce que j’allais faire après le livre, de ce que cette autofiction venait changer dans ma réalité. Je n’arrêterai jamais de lutter contre la grossophobie, mon corps m’y oblige, c’est comme un contrat avec mon gras, mais en le faisant, j’ai l’audace de penser que c’est tout le système que je convoque, celui qui produit l’inceste, la grossophobie, le racisme, les violences sexistes et sexuelles, les violences policières et les féminicides, et toutes les autres choses. C’est cet énorme monstre déguisé en petit monsieur cravaté que je veux abattre, cette organisation qui protège et facilite le pire de l’humain pour des intérêts faciles. Plus je parle d’inceste, plus je décortique, de rencontres en librairies en témoignages sauvages, plus je suis convaincue qu’il faut viser entre les yeux, arrêter de tergiverser, sortir les couteaux, enfin, y aller. Je suis portée dans ce mouvement par la joie et les feux de poubelles de nos glorieux lycéen·nes et étudiant·es, je me prête à y croire, malgré tous les sondages moribonds pour l’avenir présidentiel.
Depuis que je parle d’inceste, partout, tout le temps, depuis qu’on me parle d’inceste, partout, tout le temps, je me remets à rêver. Le mois dernier, j’ai tué plusieurs de mes ex, un par un, dans des cauchemars d’une violence rare, les bons et les mauvais, les amants de passage comme les grandes histoires, ceux dont j’avais oublié le prénom même. Je me suis souvent réveillée hagarde, au milieu de la nuit, à taper leurs noms soudain revenus des abysses de mon crâne dans un moteur de recherche, pour me rassurer, pour me convaincre que je ne venais pas de les dissoudre à l’acide dans une baignoire chic d’hôtel particulier (on a les rêves qu’on mérite). Dans ce grand délire eschatologique, dans ma petite fièvre de détective, j’ai découvert des destins fous, des trajectoires de mannequinat au Japon ou d’inventeurs de gadgets débiles, j’ai vu le visage de mes amants devenus vieux, les plus âgés ont des petits-enfants à présent. Je les avais laissés sous blister, belles tranches de viande encore fraîches, je les retrouve bien casés, bien sages, bien réels, même celui qui ne venait qu’à trois heures du matin, ivre d’une énième soirée, même celui qui mentait sur tout, tout le temps, même celui qui m’avait frappée. La vie continue, c’est ce qu’on dit après les grands drames, les catastrophes et les chagrins, mon cerveau avait oublié qu’elle continuait pour tout le monde, apparemment.
Plus je parle d’inceste, depuis la sortie de Tuer le vieux, plus on me demande de le faire. Parfois les invitations sont floues, je ne sais pas si je dois parler littérature, page blanche et métaphores filées, ou si l’on me somme de parler de moi, de mon histoire. Je dois souvent rappeler que j’ai choisi avec soin ce que je disais de moi dans le personnage de ma narratrice, et que même celles qui me connaissent le mieux sont incapables de démêler parfaitement ce qui m’appartient et ce que j’invente pour servir mon roman. Je rappelle l’existence de ma narratrice, ce personnage qui n’a pas de prénom parce qu’elle est un peu tout le monde justement, moi y compris. Je me cache derrière elle aussi, quand les questions se font trop précises ou pressantes, quand j’ai soudain l’angoisse qui monte dans un coin de ma gorge, l’envie pressante de me lever et de me casser, d’arrêter de parler d’inceste, de me planquer. C’est la honte qui revient, malgré tout le travail sur moi, le dévoilement et tout le reste, je n’y peux rien, elle me visite encore parfois. Je reprends mon souffle, je me concentre, je m’accroche aux pages de mon livre, je me cite et je raconte une histoire, c’est ça qui me sauve le mieux, encore.
Depuis que Tuer le vieux est sorti, je fais le tour de France en TGV, je me retrouve parfois devant une librairie à vaper sans savoir tout à fait où je suis, je pourrais être à Lille ou à Lyon ou à Clermont-Ferrand, je dois faire un effort conscient pour me souvenir du trajet, de la gare et des rues de la ville. Alors je prends des photos, pour rassurer mon cerveau inquiet, qui confond tous les quais et les trams et les bus, le goût toujours identique du mauvais sandwich, tout est pareil partout, les magasins au centre-ville et les pubs le long des nationales, je voyage dans la même bulle molle. Ce qui change assurément, ce sont les libraires, toujours super, les librairies, les grandes comme les petites, les gens aussi, qui me font la joie de venir me rencontrer, m’écouter, me poser des questions, me confier leurs histoires. Le sourire des lectrices quand elles apprécient ma dédicace, le regard inquiet des femmes qui me demandent comment je vais, comment je tiens le coup, celles qui viennent me parler de Gras Politique ou d’autres textes, celles qui me lisent depuis 2010, celles qui me découvrent juste mais qui n’ont pas perdu leur soirée, tout cela éclaire les trajets les plus longs, les plus pénibles, les pannes de signalisation et les retours retardés à la maison. Merci pour tout, et vivement la suite.
