Cette semaine, ou la dernière, je suis tombée dans Arthur Dreyfus, enfin littéralement je suis tombée sur Arthur Dreyfus ou plutôt lui sur moi, sur une terrasse provençale je contemplais la lune, c’est-à-dire que je m’employais à faire d’immenses nuages de fumée à la vapoteuse avant de rejoindre ma chambre d’hôtel, je l’ai vu arriver, mon premier réflexe c’est l’emmerdement, de me dire tiens, qu’est ce que c’est que ce garçon, c’est le mot qui me vient, qu’est ce que c’est que cet homme qui vient perturber ma tranquille méditation.
Il veut parler, je ne sais pas si c’est une question de politesse, je sens bien que nos éducations bourgeoises nous obligent à un dialogue dont on se passerait bien tous les deux, et puis surtout, j’ignore complètement qui est Arthur Dreyfus, j’imagine bien qu’il écrit puisque nous écrivons toutes, nous sommes rassemblées pour un festival de littérature, mais je ne sais pas encore qu’il écrit l’immense journal de sa vie sexuelle, j’ignore tout de la Punition, son dernier roman ?, récit ? oeuvre en tout cas, il est juste ce garçon un peu mal peigné, peut-être qu’il sort juste de 4h de train, peut-être qu’il est éreinté, avec qui nous formons un dialogue plutôt caillouteux, entre questions polies et affirmations molles, je comprends qu’il voit à peu près, peut-être, ce que j’ai écrit, il n’a pas l’air si pénible, il y a comme une observation mutuelle qui prend toute la place, tout le silence est occupé, habité, par cette impression de se retrouver face à un genre de de spectre, moi la grosse à la lune, lui le garçon échevelé. C’est bref, ca dure juste assez pour que j’écrive à ma femme qu’il m’a fait un drôle d’effet.
Le lendemain j’en parle autour de moi, on me dit mais bien sur, c’est Arthur Dreyfus, mais comment, tu n’as pas lu Arthur Dreyfus. Ca fait souvent ca quand tu traines avec des gens qui lisent immensément, tu te retrouves à n’avoir rien lu alors que tu te pensais plutôt une lectrice sérieuse, mais dans les festivals, dans le monde de l’édition, bien sûr, tout le monde connaît tout le monde, et tout le monde connaît l’écriture de tout le monde, ca fait comme une grande soupe un peu sexuelle, c’est intime tout ca je trouve. Bref. Alors non je n’ai rien lu, je sais juste ce qu’il me partage de lui, qu’il écrit aussi des catalogues, des programmes, qu’il a écrit une pièce de théâtre, mais il ne me dit rien du contenu, rien de ses obsessions ou de ses thèmes, il ne cherche pas à se vendre et c’est tant mieux, c’est désagréable de se faire gaver le gosier du livre de l’autre, on en a plein la bouche on voudrait cracher mais on reste poli, on écoute l’autre parler des heures, un jour peut-être, nous aussi, nous deviendrons assez contents et gavés de nous mêmes et nous tiendrons de jeunes auteurs au respect en leur balançant des tunnels magistraux sur notre emploi des adjectifs.
Bref je suis tombée dans son Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, un immense livre rempli de milliers de plans cul, et je n’ai pas su arrêter de le lire alors même que je savais bien où tout cela nous menait, je dis nous car il m’a semblé parfois que je comprenais, que je savais ce qu’il racontait, cette quête éperdue de s’abîmer, de se faire malmener. Il y a ca bien sur, et puis cette écriture intelligente et parfois superbe, entre deux rencontres immondes dans un escalier de cave, je ne voudrais pas juger mais je juge, j’ose dire immonde, pardon. C’est presque plus pour moi d’ailleurs, puisque je me souviens bien d’avoir moi aussi ressenti dans mon vendre cette immense pulsion-désolation qui pousse à être n’importe qui et à faire n’importe quoi, c’est presque pour me préserver l’image de moi même que je le juge, pour oublier que moi aussi, tu quoque, etc. Je me perds donc dans cet immense livre, le journal, plus de 2000 pages, je n’arrive pas à décrocher et je ne sais pas vraiment pourquoi, j’ai compris le mécanisme et le bonhomme, je sais où il va, le précipice et la possibilité d’un minuscule bord de fenêtre où se raccrocher, mais comme dans une transe toxique, je suis happée, ca me fait l’impression d’être moi même sur Grindr, la bite à la main, en chasse d’un actif ou de n’importe qui pour me défoncer. C’est sans doute ça la belle réussite de cette collection de plans et de pensées et de petites épiphanies analytiques, cette boulimie dévorante dans lequel il sait nous plonger avec lui, sans pouvoir décrocher.
Je ne suis pas excitiée pourtant, il ne me vient pas un instant l’idée de faire de ces pages une lecture érotique, j’ai l’impression de lire des constats après accidents, pas des rencontres sensuelles ou sexuelles. Et puis la présence de la contamination, partout, le VIH bien sûr, mais aussi toutes les autres IST, le livre lui même me contamine, me force à lire quand je ne veux pas, à compter les jours depuis le dernier plan, à retenir ma respiration devant le laboratoire. Et j’attends la chute, c’est vrai, Cassandre discount, je sais qu’elle arrive, je guette la mauvaise rencontre, l’abus de trop.
Le livre est si long que j’ai le temps de passer par plusieurs saisons de ma relation tout à fait imaginaire à son auteur, d’abord protectrice, puis complice, à la fin je me mets à la haïr franchement, pas uniquement à cause de ses saillies d’homosexuel de droite, mais j’ai envie de le secouer, de le battre à mon tour, pour qu’il arrête de se faire du mal, pour l’empêcher de retomber dans la noirceur compensatoire de son appli. Il aura donc réussi son coup, ce grand masochiste, même le lecteur lui veut du mal.
Je ne sais pas si je conseille la lecture ce cette immense collection de bites moches et de lavements ratés, je me suis mise à sauter systématiquement les longues descriptions de fist pour leur préférer le récit des conversations analytiques avec Bord Cadre, le compagnon pervers, et les tartines bien étalées de culture bourgeoise servies sans remord par cet auteur décomplexé. Je sais que je ne suis pas sortie indemne de cette lecture, que j’ai envie de lire la Punition, le dernier sorti, que je n’ai plus envie d’être PD, pas comme ça en tout cas, et qu’il me plait de croire qu’un jour, en y réfléchissant beaucoup, on peut arriver, peut-être, à sortir la sexualité du continent d’angoisse et de mort sur lequel beaucoup trop d’entre nous semblent condamnés à échouer. Et je me demande si, pour en sortir, il faut d’abord cesser de vouloir sauver les autres à coups de poing, ou si c’est encore une chose que je n’ai pas bien comprise. Je vous dirai
Si vous avez 2300 pages devant vous, revenez me raconter ce que ce livre vous fait.
Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui
Pardon pour le retard de l’envoi de ce billet, je ferai mieux vendredi prochain !
