Je prends beaucoup le train en ce moment et je commence à penser aux wagons comme à des habitations. Et à être modérément dégoûtée par l’idée du nombre de culs qui se frottent chaque année sur le revêtement moquette des sièges anti-gros de seconde classe. Plus petite, dans une France que seuls les quarantenaires vaillants ont connue, j’avais une peur panique des toilettes dans les Corail. Il fallait appuyer sur un bouton énorme qui semblait déclencher une trappe directement sur les rails, et je m’imaginais happée comme une molle merde, déformée et étalée le long du chemin. C’était le temps des vacances bourgeoises en Suisse où nous mettions douze heures pour rejoindre les pistes enneigées, après un passage obligé dans les cabines-cercueil des trains de nuit SNCF, couverture en papier crépon et masque pour les yeux compris. On prenait ensuite une crémaillère, ces belles locomotives alpines capables de grimer des angles à 90°, et qui font le bruit d’un grand-huit en montée, ce clang-clang-clang qui n’annonce jamais rien de bon, la mort ou la nausée.
Rien dans les trains n’est pensé pour mon aimable volumétrie, c’est pourtant le moins pire de moyens de transport. Pour moi la blague commence dès le taxi, quand on me demande de boucler ma ceinture à l’arrière du véhicule. Horreur. Je me lance dans un ballet décousu consistant d’abord à étirer la-dite ceinture au maximum de son amplitude, afin mesurer les possibilités qui s’offrent à mon corps pour épouser avec grâce cette proposition tissée. Quand c’est assez long, ce n’est parfois pas tout à fait assez long, il faut alors que je plonge au milieu du triangle formé par les bandes afin de passer l’hypoténuse derrière ma tête, que je récupère le mécanisme de la main droite en saisissant la prise femelle sous mes fesses de la main gauche. Le tout en haletant, en maudissant mes ancètres et en suant à grosses gouttes dans mon t-shirt tout propre, évidemment. Dans les voitures les plus modernes, ma fesses déborde juste assez sur le siège du milieu pour que son (infime) poids soit détecté par le capteur, qui m’ordonne de boucler l’autre ceinture avec un bip strident, sous les yeux consternés du chauffeur. Souvent, il tente de me rassurer, ca fait toujours ça madame, vous inquiétez pas.
Je vois bien que l’accessibilité est la chose dont tout le monde se fout absolument, l’angle mort, sec et pourri de toute une population de valides, de minces, de rapides, qui ne pensent pas une seule seconde à ce qui pourrait améliorer facilement la vie des autres. Une rampe pour rentrer, des sièges sans accoudoirs, des bancs dans dispositif anti-sdf dans les rues pour souffler, des offres d’assises différentes dans les transports, c’est déja trop demander. A chaque fois qu’on me fait la grâce de m’inviter pour parler du livre, je redoute un peu le moment où je vais devoir demander à changer le fauteuil, à reconfigurer l’espace pensé avec soin pour me recevoir sans jamais penser à la réalité de mon corps et de ses besoins. Je ne m’exclue pas de ce grand oubli, je ne pense pas toujours à vérifier l’accessibilité des terrasses, des restaurants, je m’y force un peu plus ces temps-ci, pour me confronter au néant, à l’immense foutage de gueule qu’on organise autour des besoins des gens différents.
Le plus étrange, c’est qu’on finit par devenir experte de cette négociation. Je sais désormais regarder une chaise et savoir, en une seconde, si elle va être mon ennemie jurée, si elle va me blesser pour longtemps. Je sais repérer l’accoudoir traître, le pied central qui empêche de s’installer correctement, la petite chaise en métal qui a l’air innocente mais qui va me lacérer les cuisses en vingt minutes. Je sais aussi qu’il faut parfois demander, avec cette voix faussement légère que l’on prend quand on réclame quelque chose qui devrait pourtant aller de soi, quelque chose d’évident : est-ce que vous auriez une autre chaise ? J’en rajoute souvent, je désigne mon propre malaise du doigt, je fais le clown, je fais la drôle. Je ne devrais pas.
Parfois, en plus, il faut expliquer. Pas toujours, mais souvent. Parce que l’espace a été pensé pour un corps abstrait, un corps qui s’assoit exactement comme prévu, qui entre dans les cases, qui ne déborde pas, qui ne demande pas qu’on déplace une table de trois centimètres. Le corps réel, lui, arrive avec ses problèmes de logistique et ses exigences de plomberie. Mais la réalite, celle de mon volume, de ma taille, ne semble pas entrer dans la rétine-calculette des gens. Il faut dire j’ai mal, dire je vais avoir mal, il faut détailler les blessures, les manquements. Il faut s’imposer, il faut raisonner, il faut prouver.
Alors, je suis aussi devenue très forte pour faire comme si ce n’était pas grave. C’est une compétence assez largement partagée par les personnes grosses : transformer l’inconfort en plaisanterie avant que quelqu’un d’autre ne puisse le transformer en humiliation. Je rigole, je dis que je suis un peu encombrante, je fais mine de ne pas voir le regard qui descend sur mon corps puis remonte vers mon visage. Je m’excuse presque d’avoir pris la place que je prends. Je dis que je n’ai pas mal. J’ai l’habitude. Je ne compte plus les hématomes. Je ne compte plus les heures à angoisser. A essayer d’échanger mon siège duo pour un solo. A négocier pour prendre une première. A guetter les sièges vides, à voyager en fractionné, entre les strapontins du milieu et le carré abandonné. C’est ma grosse charge mentale. C’est comme ca.
Et puis il y a les autres. Ceux qui regardent. Ceux qui pensent que je ne vois pas, ceux qui regardent avec cette curiosité particulière qu’on réserve aux corps qui ne ressemblent pas au leur. Dans le train, y’a que ca à faire : on est tous coincés ensemble dans une boîte, avec nos valises, nos manteaux, nos sacs à dos, nos odeurs et nos petites jambes qu’on essaie de caser sous le siège de devant. Tout le monde prend de la place. Mais il y a toujours des corps pour lesquels la place semble plus négociable que pour les autres. Des corps plus dignes de douceur que les autres. Le mien est toujours en trop, toujours malvenu, toujours en travers. On peut lui foncer dessus, me tordre le genou qui dépasse dans le couloir, lui faire rouler la valise sur le pieds, on ne prend pas de précautions, je n’ai qu’à pas être là, je n’ai qu’à pas exister.
Je suis au festival des Correspondances de Manoque ce week-end !
Mon audiobook est sorti, et c’est moi qui le lit !
Jeudi 1er octobre à 18h je suis invitée à la librairie Kléber à Strasbourg pour une rencontre
