Je n’ai plus de scooter depuis quelques semaines, ça me fait tout bizarre. Cela fait presque 15 ans que je traverse la ville juchée sur mon fidèle destrier, je connais toutes les rues, surtout celles en sens unique, je ne crains ni la pluie ni le froid ni les contrôles aléatoires des flics. C’est arrivé dans ma vie juste après l’agoraphobie, cette belle saloperie, ces années passées dans le noir, incapable de sortir de chez moi, de marcher jusqu’au supermarché. J’avais commencé à me réapproprier le monde à vélo. Je ne sais pas si j’ai fait du deux-roues mon objet antiphobique, je crois surtout qu’il me laissait l’illusion de pouvoir rentrer plus vite sous ma couette en cas de crise de panique. J’ai roulé dans mon quartier longtemps, en cercles de moins en moins serrés, jusqu’à parvenir à sortir de mon arrondissement, jusqu’à réussir à prendre le bus pour quelques stations au moins. Mais cela ne suffisait pas, les angoisses s’étaient installées bien au fond du canapé-crâne, je me battais, mais il me fallait de l’aide, je voulais revivre, je voulais bosser, alors j’ai essayé le scooter, le vélo magique. Et avec lui, kilomètre par kilomètre, je me suis réparée.
Conduire mon scoot, mon petit 50 tout poussif, est devenu l’assurance de contrôler mon monde, d’être la cheffe de ma vie. C’était moi qui décidais quand je partais, quand je revenais, si j’allais loin ou pas, et parfois même qui je choisissais d’emmener derrière moi. Je n’avais (presque) plus peur du dehors : j’avais ma machine magique, mon poney volant, qui me ramenait à la maison. Et dans les moments d’obscurité, ceux qui reviennent parfois sans prévenir, qui te tombent dessus pour t’étouffer, conduire me permettait de me concentrer sur la route, de ne plus penser. J’allais faire du scooter comme on va méditer : la nuit, seule, quand je n’arrivais pas à dormir, j’allais faire un tour, j’allais respirer, et l’air parisien mi-chéri, mi-pourri me ramenait à moi, doucement, feu rouge après feu rouge, nid-de-poule après dos-d’âne, toujours. Et puis, petit à petit, mes angoisses se sont transformées, j’ai appris à cohabiter, elles se sont tues, un peu, elles m’ont rendu le droit de vivre, mais j’ai gardé mon scooter, l’habitude de traîner la nuit et de me balader seule. Et ce sentiment toujours si agréable quand l’été s’installe et que Paris sent Paris, ce parfum particulier de bitume, de crasse et d’un possible été.
Sans mon scooter, je n’aurais pas connu ma pire vague de cyberharcèlement. J’avais créé une cagnotte pour m’en acheter un, mon premier, et j’avais eu l’audace de la partager au-delà de mon cercle amical, sur Twitter. C’était il y a presque 15 ans. Je me suis fait insulter, humilier, à un tel point que j’ai voulu mourir. Mon numéro de téléphone (comment l’ont-ils eu ?) a été utilisé sur des sites de revente de scooters pour poster de fausses annonces, il a aussi été posté sur des sites de drague, bref, j’ai été pourrie d’appels affreux ou inutiles pendant longtemps. On m’a envoyé des montages photo de mon visage sur différents corps, sur des cadavres. On m’a écrit que j’étais une sale victime, que je le resterais toute ma vie, que j’étais une merde, que je méritais la mort, que j’étais trop grosse pour qu’on veuille me violer, mais qu’on le ferait quand même. Bref. Je n’oublierai jamais et je n’ai pas pardonné. Même à ceux qui ont fait semblant de changer.
Je n’ai plus de scooter, donc, c’est peut-être provisoire, c’est peut-être pour toujours, je m’essaie à la vie normale des gens, option sans métro, le vélo et le bus et les pieds. Je râle toujours sur les pédales cassées et les cargos qui prennent toute la place, sur les chauffeurs de bus et sur les taxis. La road rage ne me quitte pas, à cheval ou en pédalo, elle est bien là. Je me demande si je dois racheter un scooter ou investir dans un vélo électrique, je me demande si je suis prête à rejoindre le gang des cyclistes, GoPro sur le casque et cape de pluie. Suis-je une gouine à vélo ? Est-ce ma forme finale ? Toute une vie à courir après mes identités multiples, à me chercher, à m’observer, pour finir trempée sous un platane, avec un élastique autour de la cheville pour éviter à mon pantalon de se déchirer contre la chaîne grasse d’un Vélib’. Sans moteur, sans essence, il me semble que je manque de panache, qu’on m’oblige à l’humilité, à la douceur peut-être. Mon scooter reste mon injection de testo perso, mon petit truc en plus, mon assurance roublardise, ma part de virilité. Je ne sais pas si je suis prête à m’en séparer. C’est bête, je sais. Finalement, il y a bien quelque chose de l’ordre du talisman magique dans ma relation à ce drôle d’objet.
Refaire du vélo tous les jours, même portée par un moteur électrique, c’est aussi me confronter à mon corps autrement. C’est tomber, aussi, mes grosses fesses sur la route, ramassée par des passant·es attentif·ves, comme je le fais chaque jour cette semaine à cause de mon pantalon trop large, donc. C’est refuser de porter un casque, par débilité absolue. C’est sentir mes cuisses travailler dans la montée, le vent dans mon nez dans les descentes, c’est avoir l’excuse de la lenteur pour regarder la Seine quand je traverse après Bastille, c’est pouvoir dire que je ne viens pas, c’est trop loin, il pleut, je suis à vélo, no way. C’est aussi l’impression d’avoir des hématomes au pubis, pardon pour cette confession. Je ne sais pas si c’est un problème de grosse, si je dois investir dans une surselle douillette pour mon entrejambe, mais je suis à deux doigts de porter une coquille de hockey avant d’enfourcher mon Lime du jour. Je rêve d’un immense tricycle pour grande personne à assise confortable, comme les grosses Américaines en maillot de bain sexy sur les promenades de Venice Beach, mais Paris n’est pas encore prête pour cela, je crois.
Si vous avez des reco de vélos éléctriques ou de selles confortables pour grosses personnes, n’hésitez pas à me les donner !
Ma reco de la semaine c’est la série Un Micro à la DGSE sur Arte !
