Je traverse une drôle de période. Le week-end dernier, premières vacances dans l’effervescence de la rentrée, je me retrouve malade comme un vieux chien dans un Airbnb. Je me dégonfle, littéralement, je ne suis que morve et petits pleurs mouillés, incapable de sortir de ma couette, juste bonne à chouiner et à répandre mon seum sur la joie de ma tendre épouse. Je déteste être malade hors de chez moi, ce logement rempli de meubles made in Temu me dégoûte, tout me paraît affreux, impossible, grossier, stupide. Je ne pense qu’à crever, évidemment, gnia-gnia-gnia, je veux rentrer pourrir chez moi. J’écourte donc la balade en terres calamiteuses, le train a du retard, le siège est cassé, il pleut, laissez-moi rentrer putain, ou laissez-moi caner là. Dans ces moments-là, la dernière porte coupe-feu tenue par mes antidépresseurs saute, je me transforme en Miss Catatonie, diva du dancing La Dép’, je dis n’importe quoi, je grogne et je me traîne, je suis un enfant gâté qui exige sa mère, le Père Noël et la paix dans le monde, tout ça en même temps, rien de moins, sinon je saute, je vous préviens. Il faut avoir du courage pour choisir de s’encorder avec moi, mais promis, this too shall pass, je finis par rebondir, enfin, jusqu’ici, tout va bien.
Il m’a fallu 48 h de couette personnelle et choisie pour accepter de revenir au monde. Je ne sais pas si j’ai beaucoup dormi ou si j’ai enchaîné des petites siestes fiévreuses, j’ai fait beaucoup de rêves, de cauchemars. Je me souviens du pire, je l’ai noté, encore inquiète, à mon réveil. Je me fais déposer en voiture près du travail, je prévois de finir le trajet à pied. Une fois seule dans la rue, tout est à l’envers. Les rues, les immeubles, je reconnais tout, mais rien n’est plus à sa place. Les trottoirs se tordent, les arbres se perdent dans le ciel, et j’ai beau marcher du nord au sud, demander de l’aide, prendre de la hauteur, cela ne va jamais, je m’épuise à me perdre. Je l’ai raconté à mon psychiatre qui (tout habillé en Balenciaga) m’a répondu que ça disait bien ce que ça voulait dire. Je suis repartie du cabinet avec une ordonnance renforcée et un rendez-vous dans le mois suivant, histoire de faire le point, voir si je me suis retrouvée. Il est fort. Je l’adore. Je lui ai demandé s’il voulait que je lui offre mon livre, j’ai hésité, je ne sais pas si c’est tout à fait thérapeutique d’offrir des cadeaux à son psy, il m’a dit que j’étais une femme libre. Je l’adore, je vous dis.
Ce qui m’inquiète, bien plus que les cauchemars, bien plus que les pleurs ou les sauts d’humeur, c’est le grand rien, cette impression d’avoir touché le gros lot de la dissociation, le pompon du manège aux zinzins. Je vis des trucs géniaux, mais je n’ai pas leur goût, je n’ai pas le temps de les croquer, de m’en gargariser, de m’en tartiner les oreilles, tout passe, tout glisse, rien ne m’émerveille. D’abord, j’ai pensé que c’était ce léger souci d’estime de moi, cette grande béance sur laquelle j’écris depuis vingt ans, ce trou puant que j’essaie de fertiliser aux embouchures pour le rendre mignon, y faire venir les têtards, cultiver quelques roseaux, mais c’est autre chose. C’est l’habitude de s’en prendre plein la gueule. De ne rien attendre de bien de la vie, des gens, jamais. C’est la carapace, l’armure, elle te rentre sous la peau, tu ne choisis plus de l’enfiler, elle est là, pour toute la vie, marche ou crève, elle encaisse pour toi, le bon, la brute, le truand, le joli, le précieux, l’incroyable. Elle fait barrage. Elle ne laisse rien passer. Et quand la digue rompt, quand la pression est trop forte, c’est tout d’un coup, un piano qui te tombe du 5e étage, bim. Tout ou rien. Ça m’a bien protégée, je ne veux pas la renier. Je ne suis plus tout à fait celle qui a construit cette armure, mais je continue de la porter comme une vieille habitude, un manteau dont j’aurais oublié le poids. Je vais travailler à la fendre sans me blesser. À croire que les bonnes choses peuvent arriver sans qu’il faille payer derrière.
Ce soir, j’ai eu la chance d’assister à la lecture du dernier texte de Christine Angot-Schwartz à la Maison de la Poésie. C’était très émouvant de la regarder lire, trembler, scruter la salle, se lever. C’était très prenant de la regarder vivre, respirer, raconter encore un morceau de son histoire. J’étais impressionnée. À sa sortie de scène, j’ai eu l’immense chance d’être présentée. J’ai pu lui dire mon admiration, j’ai pu la remercier. Elle m’a serré le bras, elle m’a remerciée, elle aussi. Mon armure n’existait plus.
Je change de nom - Christine Schwartz Angot
Cette semaine je vous recommande :
Sauf la frontière - Elisa Shua Dusapin
et Septentrionale de Karim Kattan, qui s’est vu remettre le prix des Inrocks du meilleur roman 2026.
Et Tuer le vieux, le prix du meilleur premier roman 2026. Drôle d’époque je vous dis. Y’a 15 ans, j’osais même pas acheter les Inrocks. Pardon, ce billet du vendredi est en retard.
