Le feu dans la cheminée des autres

J’écris ce billet depuis mon téléphone dans le train pardon pour la mise en forme

Gros Plan
2 min ⋅ 23/10/2026


Lundi je ne travaille pas, c’est mon petit secret, ma petite journée volée, je me raconte parfois des histoires, que je suis commerçante, vendeuse de rubans ou de tomates, que j’appartiens à la grande foule des volets mécaniques fermés le lundi. Mais je triche, je suis une vendue, une 28 heures / semaine, j’ai des week-ends à rallonge. Lundi donc, je sors d’un debrief’ fort attendu de la vie qui passe avec une amie qui a la drôle de particularité d’habiter un 16e arrondissement tout à fait encroûté dans ses mythes et légendes, vieilles dames en fourrures, très jeunes femmes aux sacs à main à 2k, adolescents fringués comme pour aller au golf ou à la voile à la terrasse des cafés. Depuis la rue on devine le faste des appartements, les parquets centenaires et les luminaires repensés pour mettre en valeur les œuvres d’art. Même les interphones sont particuliers : il y en a un par étage, pas besoin d’en rajouter.

Il commence à faire froid quand je reprends la route, je suis en scooter, je ne suis pas assez couverte, je n’ai pas su me réadapter à cette météo de fin du monde qui semble toujours à côté de ce qu’on attendrait. Au coin d’une rue, avant de m’engager sur les Grands Boulevards extérieurs, je suis arrêtée par une odeur. Celle d’un feu de bois. Ce n’est pas un incendie, ou une barricade qui crame quelque part, aucun CRS en vue ici, pas la moindre manif. C’est précisément l’odeur d’un feu qu’on allume pour réchauffer une pièce, pour se réconforter, pour être bien chez soi, confortable. Et là, au feu rouge, à l’angle de l’avenue Mozart, je me suis mise à pleurer.

Bien sûr j’étais fatiguée, bien sûr j’étais déjà dans une drôle d’humeur, mais cela n’explique pas tout. C’est la réalisation concrète du privilège de celles et ceux qui ont à Paris des conditions de vie tellement chic qu’on leur permet d’allumer du feu dans leur cheminée. C’est de rouler devant ces maisons et ces jardins privés qui puent le fric et qui te hurlent que tu n’y arriveras jamais, que t’es indigne de ce niveau de confort, que tu ne t’autorises d’ailleurs même pas à désirer. J’écris cela alors que je me sais privilégiée, je ne veux pas me sortir de cette grande chaîne alimentaire, mais perdue dans mon fantasme de piscine personnelle au sous-sol de mon hôtel particulier, je me rends compte que je n’arrive pas à m’extraire tout à fait de mon conditionnement petit-bourgeois, celui qui me fait préférer les hôtels chics à ceux parfaitement acceptables mais moins bien mis en scène, celui qui me fait parfois envisager de mettre 50 balles dans une bougie parfumée. Je ne cherche pas l’ascèse, mais j’aimerais arrêter de penser que ma vie serait meilleure si je pouvais faire tous les jours mes courses à la Grande Épicerie du Bon Marché.

C’est peut-être là-bas qu’il faudrait aller monter des barricades. Dans ce 16e qui vit en vase clos comme une ville de province de la fin du 19e, devant les boutiques de caviar et les maisons immenses. On voudrait faire passer les casseurs pour des connards de délinquants, poussés uniquement par la haine de la réussite de l’autre ou par l’envie. Je n’y vois pas cela. Je crois d’abord que les gens jouissent d’accéder à des produits devenus trop chers, inaccessibles parfois. J’ai vu les images, on voit des femmes se ruer sur la lessive, des ados prendre des paires de baskets. Bien sûr il y a toujours un pourcentage d’opportunistes idiots dans les manifs, qui détruisent et se servent. Mais on a tort de s’arrêter à eux. On se prive de voir la joie des gens quand ils défoncent une vitrine. La jouissance de se venger, un peu enfin, de l’humiliation quotidienne de ne pas pouvoir acheter, de se priver sans cesse, de compter les sous devant la caisse. Vous êtes bien prêts à payer pour aller saccager de vieilles machines à laver à coups de battes dans des rage rooms pensées par des mecs sortis d’école de commerce, vous devriez comprendre ce sentiment puissant, cette force incroyable de la colère quand elle s’exprime enfin, quand elle n’est plus policée, domestiquée. Je m’étonne de la volonté de toute une partie de la gauche et des manifestants d’altériser ces « pilleurs », comme si nous ne partagions pas la même colère, au fond.

Il est temps de se mettre en colère. Il est temps de réunir nos colères. Nous nous préparons des mois de lutte, d’horreurs médiatiques, de sorties politiciennes infâmes. Je crois qu’on peut tous casser quelque chose, peut-être même symboliquement, un lien à l’ancien monde ou une chaîne qui nous retient encore, et laisser vrombir au fond de nos ventres ce feu qu’on laissait vivoter, cette rage qu’on faisait tout pour acclimater.

Gros Plan

Par Daria Marx