Architecture de la culpabilité

Il n'est jamais trop tard pour apprendre. Je regrette que la thérapie classique ne nous explique pas mieux nos fonctionnements traumatiques. Parler c'est bien, mettre à distance c'est super, comprendre ca sauve aussi. Welcome to my PTSD-C.

Gros Plan
3 min ⋅ 06/03/2026

Je fais tellement de cauchemars que je ne sais plus quand je dors. Je me réveille au milieu, je lutte pour ouvrir les yeux avant le début, ca ne s’arrête jamais. J’ai des raison d’être anxieuse bien sûr, partout, tout le temps, mais je ne me souviens pas avoir autant rêvé à l’envers. J’ai plutôt oublié de rêver pendant des années, je sais que ce n’est pas possible techniquement, biologiquement, mais j’ouvrais les yeux comme un robot, avec le doux sentiment d’être un caillou pendant mes heures de sommeil. Il y a l’anxiété, la guerre partout, le travail, la vie, mais il y a aussi mon fidèle anti-dépresseur, celui qui me permet de me lever, celui qui m’empêche d’être en crise de panique totale et globale. Il permet ce genre de nuits, il active les régions du cerveau propices aux nuits agitées, aux films en 4D option monstres dans ta gueule. C’est le serpent qui se mord la queue, est-ce que tu préfères claquer des dents le jour ou la nuit, est-ce que tu préfères arrêter de vivre ou arrêter de dormir, pour l’instant je préfère ne pas choisir. 


Je lis beaucoup autour du trouble du stress post-traumatique complexe en ce moment, et plus j’apprends, plus il m’apparaît comme une immonde anguille. Un truc gluant qui se faufile tellement bien que tu ne le reconnais plus vraiment, t’as beau jouer à où est Charlie, les rayures se fondent avec le paysage et tu sais qu’il rode quand tu ressens les grandes déflagrations éléctriques dans le bas de ton crâne. C’est là, tout le temps, partout, pour les petites choses comme pour les grandes, surtout pour le minuscule d’ailleurs, les micro merdes, personne n’y pense mais toi tu gamberges pendant 3 mois, prendre le train, s’asseoir à la bonne place, faire la vaisselle le soir même, être à l’heure, être assez. Le PTSD-C, son petit nom, il t’apprend à avoir honte de toi. Quand quelque chose d’insusportable arrive, ton cerveau refuse, il préfére te raconter que c’est de ta faute. La honte c’est rassurant. Si je suis défectueuse, je peux peut-être me réparer. Si le monde est défectueux, je ne peux rien faire. Je vais crever. 

Comprendre d’où viens ma honte m’aide et me terrifie. J’ai l’impression d’être au début de la route de briques jaunes, mais en mieux. Finalement, le magicien n’a pas vraiment de pouvoir. Dorothy sait ce qu’elle cherchait. Et la maison, ce n’est que le point de départ. Ce que je vois comme un refuge, comme une caverne, comme un endroit où me cacher du monde mais aussi un endroit où le cacher au monde, c’est un piège. Les habitudes, les rituels, tout cela enferme. Les quitter, c’est me libérer de la honte, c’est arrêter de rêver au jour parfait, à la vie parfaite, à la nuit parfaite. Les quitter, c’est tout risquer, surtout pour quelqu’un qui ne peut pas prendre le train sans repérer les sorties de secours, les CHU les plus proches sur le trajet, quelqu’un qui compte ses pas, les respirations de son chien, le temps de réponse aux SMS de ses proches. Quitter l’angoisse c’est quitter la honte. Quel programme. 

Quitter la honte, ça ne ressemble pas à une délivrance. Pas pour l’instant. Ça ressemble à tomber sans rambarde. A ce cauchemar qu’on fait tous.tes. Le vide éternel. Parce que la honte, c’est une architecture. C’est solide. C’est pavé, balisé, méthodique. La honte est un plan d’évacuation. Vous êtes ici, suivez les flêches lumineuses au sol. Tout va mal se passer, rassurez-vous. Sans elle, je dois accepter l’impensable : certaines choses sont arrivées,  je n’y pouvais rien. La tentation d’écrire que j’étais parfois responsable. Mais non. Je n’étais ni trop, ni pas assez. Je n’ai pas provoqué la tempête. Je n’étais pas la cause. C’est presque plus violent que les cauchemars. Je n’étais pas responsable, alors j’étais impuissante. C’est ca, le vrai monstre sous le lit.

Je fais des cauchemars. Je me réveille dix fois. Je cours après mes pensées. Je compte les sorties de secours. Je compte mes doigts. Je touche mon visage en me demandant si c’est bien le mien. Entre deux réveils, il y a parfois une micro-seconde étrange. Un espace sans scénario catastrophe. Sans accusations, sans procès à me faire, sans arguments à trouver. Juste le battement du cœur de ma femme Juste le chien qui respire. Juste la nuit dans la rue, une voiture qui passe, un voisin qui tousse. Quitter la honte, ce ne sera pas un grand saut héroïque. Peut-être que ce sera juste ça : se laisser une micro-seconde sans verdict, au milieu de la nuit, sans public ni applaudissements. Laisser un micro-instant exister la personne en moi qui a survécu comme elle a pu. Ne pas avoir besoin de musique ou de podcast pour museler les voix qui hurlent que tout est de ma faute, juste une fois. Laisser respirer celle qui a transformé la honte en système d’alarme. Celle qui a préféré se blâmer plutôt que d’admettre le chaos. La laisser partir en vacances. Elle a déja tout donné. 

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Gros Plan

Par Daria Marx

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