Trop pleine trop vide trop bête

Sur la dissociation, les dragibus, et les matins où il faut se lever quand même.

Gros Plan
3 min ⋅ 24/04/2026

Je ne sais pas trier mes émotions, je ne sais pas les vivre non plus. Je les identifie bien pourtant, ou plutôt j'ai la sensation de savoir ce qu'il est attendu de ressentir dans des situations particulières. Je vois bien qu'il faut être heureux quand des choses belles et bonnes arrivent, et qu'il faut être triste à l'inverse. Je connais la logique, la mécanique, mais l'application m'échappe, quelque chose se perd dans la traduction entre la théorie et la pratique. Tout se mélange, je chouine pendant des jours d'avoir été complimentée, mes larmes ont aussi le goût d'un seum venu d'ailleurs qui vient tout épicer. Je ne sais pas gérer l'afflux soudain de sentiments contradictoires, paradoxaux, chiants à trier. Cela m'épuise, me noie, me pétrifie. Alors je m'arrête et je me plains, je voudrais rester une semaine dans ma baignoire à bouffer des dragibus rendus mous par la chaleur, avoir les doigts tous fripés et colorés des bonbons trop sucrés. Ça je connais.

Je connais moins bien ce qu'il faudrait faire ensuite, quand la baignoire devient trop froide et qu'il faut tout de même sortir, s'essuyer, remettre des vêtements sur un corps qui aurait préféré se noyer. Il y a quelque chose de très violent dans le fait de devoir fonctionner malgré tout. De devoir faire semblant de trouver un sens aux vents idiots qui se débattent sous mon crâne, une direction. J'ai la tête trop pleine trop vide trop bête, juste des chaussettes dans un sèche-linge qui n'en finissent pas de taper contre le hublot. À peine un poisson rouge. Je déteste ranger mes fringues, je suis grande, je devrais avoir une chambre d'adulte, pourtant les piles dégueulent toujours, le panier à linge sale reste vide et le parquet recouvert d'une couche épaisse de jeans. Pareil dans la tête.

Je pense que je suis câblée différemment. Pas mal, pas bien, vraiment différemment. Comme si la carte Michelin qu'on m'avait donnée à la naissance avait été imprimée à l'envers, ou dans une langue que je déchiffre avec un temps de retard. Je comprends en différé. Je pleure trois jours après que quelque chose de beau s'est passé, je ris au mauvais moment, awkward, je reste de marbre quand il faudrait s'effondrer. Les gens pensent parfois que je suis froide. Je ne suis pas froide. Je suis juste en retard sur moi-même, toujours un peu décalée par rapport à ce qui se passe, comme si les messages prenaient un autre chemin vers mes synapses et mes entrailles. Tout est un peu plus long, un peu distordu. Les médicaments n'aident pas. Ces mêmes molécules bénies qui me permettent de sortir de chez moi sans penser (trop) à ma mort imminente déposent une couche épaisse de mou entre moi et le monde. Je ne sais pas fonctionner sans. Je ne sais pas ressentir avec.

Longtemps j'ai tout ressenti trop, l'abandon et puis le manque et la jalousie et l'envie, je me suis consumée dans des passions à sens unique, des coups de cœur attrapés comme des rhumes qui me cassaient en deux pour des mois. J'ai cherché partout le grand frisson, comme un mauvais explorateur, je voulais le voir pour de vrai, le documenter, le décrire, je n'ai fait que m'effondrer. J'ai cru qu'en vieillissant tout cela rentrerait dans l'ordre, la mer finit bien par polir les tessons de bouteille les plus moches. Mais je ne me sens pas meilleur puzzle, pas plus ordonnée du dedans. Le désordre n'est plus le même, je ne veux plus disparaître dans l'autre, sous une voiture ou dans le néant. C'est déjà ça, c'est un peu mieux. On peut se dire ça.

Je me demande parfois si c'est le rétablissement, c'est pas ça, ce moment chiant qui s'étire à l'infini. Si ce calme relatif, cette absence de grand vertige, ce quotidien qui ressemble à un quotidien, c'est bien le graal qu'on m'a promis. On m'a dit que ça irait mieux. Personne n'a précisé que mieux pouvait ressembler à ça : une sorte d'anesthésie douce, un monde sous cellophane, moi derrière la vitre à regarder mes propres émotions comme des animaux au zoo. Je les reconnais. Je ne peux pas leur toucher. J'ai des bouts de pain sec plein les poches et personne à qui les filer.

Il y a des gens qui disent qu'ils ont tout perdu et tout retrouvé. Une illumination, une psychothérapie qui a tout changé, une rupture fondatrice, un voyage. Je n'ai pas eu ça. J'ai eu des années de petits ajustements minuscules, des médicaments augmentés diminués augmentés encore, des psys qui m'ont aidée et des psys qui n'ont rien compris, des rechutes qui ressemblaient à des fins et qui n'en étaient pas. J'ai eu surtout beaucoup de matins où il a fallu se lever quand même. C'est moins vendeur comme récit.

Je m'essaie au tri. J'essaie de reconnaître ce que je ressens, j'essaie de le nommer. Je suis en colère. Je suis déçue. Je suis activée. Je suis heureuse. J'ai peur. Parfois tout en même temps. Ça me demande beaucoup d'efforts. Parfois je n'en ai pas l'énergie. Alors je regarde l'eau monter doucement. Je connais mes prodromes comme on connaît les signes du mauvais temps. Ça n'empêche pas la crise d'arriver. Je sais que je saurai gérer.

Gros Plan

Par Daria Marx

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