Sur l'endroit étrange qu'on habite quand une chose qu'on attendait depuis longtemps arrive enfin, et qu'on ne parvient pas tellement à y croire.
J’ai eu mon premier roman dans les mains hier, il était vraiment là, en papier et en carton, avec de jolies lettres et ma photo un peu trop retouchée à l’arrière. Je n’arrive pas à me dire que c’est pour de vrai. J’écris ce texte depuis 10 ans, depuis 20 ans peut-être, j’écris toujours autour des mêmes thèmes, je tourne en rond dans une cage que j’habille de guirlandes ou de draps noirs selon mon humeur. Mais là, je ne suis plus seule dans cet espace, d’autres me lisent, partagent mes humeurs, aiment mon écriture ou la détestent. Mon roman, mon texte, mon manuscrit, celui que je n’ai jamais imaginé pouvoir publier, celui que j’ai toujours voulu publier, il est là, 150 pages bien denses, focus sur mes dossiers.
Et pourtant je n'y suis pas. Je regarde la couverture comme si c'était le livre de quelqu'un d'autre, quelqu'un qui aurait eu plus de courage, plus de légitimité, une trajectoire plus linéaire, plus chic. Je cherche l'imposture quelque part entre le titre et l'ISBN. Elle doit bien être là. C'est ça le truc avec les choses qu'on a portées trop longtemps, quand elles arrivent enfin, on ne sait plus comment les recevoir. On a tellement répété le scénario de l'échec qu'on n'a pas écrit celui de la suite. Qu'est-ce qu'on fait après ? Qu'est-ce qu'on est, après ?
Je pensais que tenir ce livre dans les mains réglerait quelque chose. Ce sentiment d'être à côté, d'attendre une vie qui commence vraiment. Ça n'a rien réglé. Ça a juste déplacé la question un peu plus loin, comme un horizon qui recule. Et puis moi, je l’ai, ce livre, mais je ne peux pas vraiment encore en parler. Je ne peux pas vous dire. Il sortira en septembre prochain. Pour l’instant, c’est juste des pages reliées entre elles dans les cartons de mon éditeur. Ce billet n’est pas une façon de vous teaser, je ne sais pas faire monter les oeufs ou la mayonnaise, il est un récit honnête de l’endroit tout à fait particulier que j’habite en attendant la rentrée.
Cet endroit, je ne l'avais pas cartographié. Il n'existe pas dans les guides de développement personnel, il n'a pas de nom de biais cognitif, il n'y a pas de podcast pour ça. C'est un espace un peu flou entre "j'ai réussi quelque chose" et "au secours", meublé de doutes IKEA mal assemblés et d'une fierté que je n'arrive pas à incarner complètement. Les gens autour de moi sont content.e.s pour moi. Mes ami.e.s. Vraiment content.e.s, avec des points d'exclamation et des emojis étoiles. Moi je hoche la tête et je souris et quelque part dans ma tête une petite voix dit attends de voir, comme si le livre allait se raviser, rentrer dans les cartons, décider que c'était une erreur administrative.
Je crois que je ne me suis jamais vraiment autorisée à croire que les choses m'arrivaient à moi. Les bonnes, en tout cas. Les mauvaises, aucun problème, je les accueille avec un sens de la confirmation presque confortable. Mais ça, la belle couverture, mon nom, ça ressemble trop à quelque chose qui arrive aux autres. Aux gens sérieux. Aux gens qui ont un bureau rangé et une routine matinale et qui ne passent pas trois semaines à réécrire la même phrase en se demandant si elles ne devraient pas plutôt devenir fleuriste.
Septembre. J'ai jusqu'en septembre pour apprendre à dire j'ai écrit un roman sans regarder mes chaussures. En attendant, je continue à vivre ma vie normale de personne normale qui a un livre dans des cartons quelque part dans le 9ème arrondissement. Je fais des courses. Je regarde des séries. Je réponds à des mails professionnels avec un niveau de sérieux inversement proportionnel à l'état de ma boîte de réception. Je pense à mon livre environ toutes les sept minutes, comme une douleur fantôme mais en version positive, ce qui est une expérience assez nouvelle pour moi. Ca n’a aucun sens.
Parfois je me dis que je devrais faire quelque chose de cet intervalle. Me préparer, mentalement. Écrire des réponses aux questions qu'on va me poser en interview. De quoi parle mon roman ? Bonne question. J'ai 150 pages de réponse et aucune formule de moins de 45 secondes. Ça parle de moi sans parler de moi, ça parle de tout le monde en partant de moi, ça parle de ce qu'on ne dit pas et de pourquoi on ne le dit pas, et il y a un personnage qui fait un truc à un moment, c'est important. Je travaille dessus.
Ce que je sais, c'est que ce livre existe parce que j'ai continué à écrire dans les moments où écrire ne servait visiblement à rien. Pas par discipline, je ne suis pas ce genre de personne. Par incapacité à faire autrement, ce qui est moins romantique mais plus honnête. La résilience c'est souvent ça, pas une force tranquille, juste une impossibilité de s'arrêter complètement déguisée en choix de vie.
Septembre. Je vous dirai tout en septembre. Ou un peu avant.