Kessel

Le sport, ce continent hostile, 1/4

Ou comment j'essaie de réparer ma relation au mouvement et à l'effort physique, à l'inconfort et au regard des autres en fuyant les voix des fantômes des profs d'EPS du collège qui me hurlent de courir plus vite. Avec quelques recommandations et beaucoup de litres de sueur. Une série en 4 newsletters !

Gros Plan
6 min ⋅ 19/07/2024

Je n’ai jamais eu franchement d’aptitudes sportives. C’est un peu comme cela que j’ai vécu ma vie jusqu’ici : il y a celles qui en ont, et ceux qui n’en ont pas, comme si une bonne fée en survet’ Quechua avait oublié de se pencher sur mon berceau. Moi, j'ai plutôt eu la visite de la fée des vannes faciles et de la fée de l’apéro en terrasse, et je ne m’en plains d’habitude pas. Je n’ai jamais eu de sportif‧ve autour de moi, et mon corps d’enfant grosse m’a tenu éloigné des jeux de la cour de récré, j’avais le syndrome de la choisie-en-dernier. Pourtant, depuis quelques mois, stupeur et tremblement, je pratique, je fais, je bouge, j’ai du mal à le dire, je suis devenue sportive.

Si je n’ai pas hérité du masochisme pseudo-sportif de mes parents, je n’ai pas été aidée à le développer à l’école ou dans mes activités péri-scolaires. Dans mes souvenirs, mes premiers cours de sport de primaire se résumaient à de grandes parties d’épervier, pendant lesquelles je perdais en premier. Le mercredi après-midi, je faisais de la danse “modern jazz”, pas vraiment par goût pour la discipline, mais dans l’espoir fou de me faire des copines. Au centre socio-culturel de ma petite ville de banlieue, nous répétions inlassablement des chorégraphies plus étranges les unes que les autres jusqu’au climax du spectacle de fin d’année. Ma mère a refusé que j’y retourne car notre prof avait chosi le titre « Pourvu qu’elle soient douces » pour notre grande démonstration artistique publique. Imaginer sa fille dodue recouverte de paillettes et saucissonnée dans un haut fluo en filet se déhancher dans la grande salle de la MJC sur les refrains libertins de Mylène Farmer, c’était trop pour elle. 

Enfant, mes parents m’emmenaient marcher en montagne chaque été. C’était la parenthèse active de notre année, plutôt consacrée le reste du temps à courir comme des poulets sans tête dans des directions opposées. Nous faisions bien quelques promenades en forêt le week-end, mais on ne peut pas dire que mes parents étaient sportifs. Mon père aimait la voile, qu’il avait pratiqué adolescent sur les grands lacs de France, et ma mère se rêvait cavalière, sans avoir le temps de la passer à la pratique. Pendant 10 jours, nous nous retrouvions donc en altitude, et mon père faisait des plans de randonnées incroyables, sans jamais tenir compte de notre forme physique réelle. Il faut imaginer notre expédition, il y a d’abord mon père, cette grande armoire à glace bien dodue, toujours la pipe au bec, ma mère, cette petite crevette de 55 kilos enchainant les cigarettes menthol, et moi, la petite grosse essoufflée de service.

En grand mâle aventurier, mon père choisissait systématiquement les randonnées les plus longues, les plus rudes, et les plus dangereuses. Après tout, on avait peu de vacances, il fallait en avoir pour son argent. Je me souviens donc d’avoir dû descendre des via ferrata, ces espèces de passages dangereux qui nécessitent en général des mousquetons et des baudriers, avec pour seule sécurité les encouragements de mon paternel. Je me souviens aussi d’une journée passée à errer de crête en crête, sans eau, derrière ma mère, persuadée que la carte se trompait, et qu’on retomberait bientôt sur notre chemin. Je détestais ces vacances, je détestais la montagne, je détestais mes immondes chaussures de randonnée, je détestais l’odeur même de l’herbe et des pins. Ne dites rien à ma mère, mais mon été préféré a été celui de mon entorse au genou : privée de rando, j’ai vécu ma meilleure vie entre la piscine et mon verre de thé glacé sur la terrasse, attendant sagement que mes parents reviennent, cramoisis et lyophilisés, de leur dernière marche punitive.

Nous fréquentions aussi les mêmes montagnes l’hiver, pour aller skier. Petite, j’aime vraiment cette activité, je me débrouille pour passer partout. Je n’aime pas passer les médailles, je n’aime pas être chronométrée ou jugée sur ma manière de déraper. J’aime filer vite, laisser des traînées de poudreuse derrière moi quand je tourne, j’aime manger de la tarte aux myrtilles au chalet d’altitude, j’aime sentir mes pieds revenir à la vie quand je prends un bain trop chaud à la fin d’une journée passée dehors. Les choses se gâtent rapidement puisque je suis une enfant grosse, le matériel n’est plus adapté. Les chaussures de ski pincent la peau de mes mollets, je ne peux plus les fermer jusqu’en haut. Je passe ma dernière année à skier sans fermer mes chaussures, ce qui est dangereux et stupide. J’ai peur d’avouer que je ne rentre pas dedans. Quand il s’agit d’aller louer mon équipement, il faut annoncer son poids au comptoir, pour le réglage, ou se peser sous le regard du commerçant. C’est un moment très humiliant pour moi. J’arrête ici ma complainte de petite fille privilégiée, j’ai bien conscience que c’est dèja incroyable de partir en vacances deux fois par ans !


Oui, j’étais tout de même très mignonne.

J’ai appris à faire du vélo très tard, juste avant d’entrer en troisième. Personne n’avait pris le temps de m’apprendre, et je n’avais pas de gang de biker en draisienne pour me prendre sous son aile. En Bretagne, où je passe la majorité de mes vacances d’été, j’ai le droit de me balader comme je veux. Je pédale pendant des heures, sans penser à l’effort ou à la performance, mais grisée par la liberté nouvelle qui s’offre à moi. Je suis trop vieux pour avoir un téléphone portable greffé dans la poche : à l’adolescence, je disparais donc pendant de longues heures sans que cela n’inquiète personne. Je ne sais pas combien de kilomètres je fais, mais je me souviens de me surprendre à être vraiment loin de la maison, à me demander comment je suis arrivée là. Je touche ici quelque chose d’important : faire du vélo, et donc bouger, c’est accèder à une forme d’indépendance.

Au collège, le prof de sport décide de me faire maigrir. Chaque semaine, il me fait la leçon, sur ce que je mange, comment je bouge, comme je me coiffe. Quand les autres font 3 tours de stade pour s’échauffer, il m’en fait faire cinq. Je cours, enfin j’essaie de courir, seule, pendant que le reste de ma classe me regarde. C’est bon pour ce que j’ai, il paraît. Je me cache dans les grands matelas mous du saut en hauteur pour lui échapper. Ça sent la chaussette et le caoutchouc brûlé. Il me retrouve. Ma prof d’anglais convoque ma mère, sans raison. Je suis une excellente élève. Elle passe une heure à expliquer à ma mère que je suis trop grosse et qu’il faut faire quelque chose. Mes parents viennent de divorcer. J’ai pris 15 kilos ce premier été. Mes résultats scolaires dégringolent. Je sèche les cours pour aller passer mes journées au rayon librairie du Carrefour d’à côté.

Au lycée, dans ma pension de filles-comme-il-faut-boîte-à-bac (cela fera certainement l’objet d’une autre lettre), la prof d’EPS désabusée essaie tant bien que mal de nous secouer. La note compte pour le bac, après tout. On sait toutes qu’elle n’osera pas nous mettre une mauvaise note, la réputation de l’établissement tient sur ses résultats. Je crois avoir 12 sur mon relevé de note d’examen, alors que j’ai simplement refusé toute activité pendant les deux tiers de l’année. Une des épreuves choisie cette année-là est une chorégraphie de danse. Avec mes amies les mal foutues, nous formons une sorte de girl’s band de moches. Les belles, les minces, nous ont expliqué avec la plus ferme bienveillance que vraiment, tu vois, elles pouvaient pas nous prendre dans leurs équipes, parce que, tu vois, ca compte pour le bac, et euh, comment dire, bah tu sais quoi, la danse c’est pas vraiment ton truc quoi. Nous inventons tant bien que mal un ballet aussi désorganisé qu’étrange sur Spice Up Your Life, qui nous assurera la moyenne tout pile. 

Au changement de trimestre, il est question de faire de la course à pieds. Du sprint et de l’endurance. Rire dans l’assemblée. Je cours moins vite que le dernier temps attendu pour avoir la pire note. Je ne comprends pas comment on peut attendre moi (grosse, pas sportive) de faire le même temps au 100 mètres que ma pote Claire (mince, championne de l’Oise de tennis). Alors je me laisse tomber. Littéralement. Je commence à courir, et puis, au bout d’une vingtaine de mètres, je me laisse tomber sur le côté comme un gros chien blessé. Je refuse. Physiquement. Ca fait flipper tout le monde, et on me fout enfin la paix. Deux fois par mois, on m’envoie chez un diététicien connu à Paris, qui me menace de m’envoyer dans une école pour gros. On m’y forcera à faire 4h de sport par jour, et je maigrirai, que je le veuille ou non. Je réussis à échapper à ce funeste destin grâce à mes bons résultats scolaires et à quelques crises de larmes bien placées. Le sport est toujours une punition ou un moyen de maigrir, jamais une activité dans laquelle je peux m’épanouir, m’amuser ou développer de nouvelles compétences. On me menace avec le sport.

En prépa, à la fac, les profs vantent l’équilibre entre une vie saine et des études sérieuses. Ma vie s’organise plutôt entre dépression, grosses cuites, et vomi en partiel. Et puis danser toute la nuit, coucher avec des connards et rentrer à pieds au milieu de la nuit parce qu’on a plus un rond pour le taxi, c’est un peu du sport non ? Je tente une ou deux fois de m’inscrire « à la salle » au début de ma vie professionnelle, motivée par l’idée de faire exactement comme tout le monde. Et puis pour une grosse, dire qu’on va à la salle, c’est passer du bon côté du gras. On fait quelque chose. On s’en occupe. Tout est sous contrôle. J’y vais 6 fois, et puis plus jamais jusque’à épuisement de mon engagement contractuel, exactement comme tout le monde.

Il y a une dizaine d’années, le yoga pour les blanc‧he‧s arrive partout. Tout le monde s’y met, tout le monde vante sa prof, son studio, sa branche. Le discours est séduisant : une mise en mouvement du corps non performative, une pratique pour soi, un sport sans impact et accessible. La vérité est un peu différente, les cours sont chers, les enseignant‧e‧s souvent versés dans le New Age, les mantras, le féminin sacré, le yoni et le punani et autres approximations culturelles pseudo-scientifiques, et les pratiquant‧e‧s sont minces, valides, et souvent déjà sportif‧ves. Je trouve un cours super, celui donné par l’association Acceptess-T pour les personnes trans et leurs allié‧e‧s. Pour la première fois, la prof adapte les postures à mon corps et à mes capacités, tout en m’encourageant et en me motivant à me dépasser. Pour la première fois, je connais le shoot des endorphines, ce moment après la pratique où tout est rose, tout va bien, tout est calme et joyeux. Je décide de m’inscrire aux cours de Yoga municipaux de ma ville, je déchante. La prof s’en fout, elle déroule ses asanas sans se soucier du niveau de ses élèves, et nous demande juste de nous mettre sur le côté si nous n’arrivons pas à suivre.

Avec Gras Politique, l’association que je co-fonde pour lutter contre la grossophobie, nous travaillons à lancer une activité YoGras, un nom rigolo pour un espoir simple : proposer un espace de pratique vraiment safe, le moins cher possible, pour les corps qui sortent de la norme mais aussi pour nos expressions de genre, nos identités. Je trouve une salle gratuite au Shakirail, un squat artistique du 18eme, et une enseignante hyper motivée par l’idée d’adapter sa pratique aux corps gros. Sur le papier, c’est super. Dans la réalité, la vie, la fatigue, et je dois aussi l’avouer, mon manque d’intérêt pour le yoga, compliquent ce qui pourrait être un moment d’épanouissement et d’accès à une pratique sportive. Le mouvement n’est pas une priorité pour moi. Je me débats avec ma santé mentale, avec mon équilibre de vie, c’est déja un sport en soi.

Dans la prochaine édition de cette newsletter, j’évoquerai les freins à la pratique du sport quand on est une personne grosse, quand on a des soucis de santé mentale, quand on ne rentre pas dans le moule. On parlera bien sur de grossophobie, celle des médecins qui veulent punir avec le sport, mais aussi celle de l’industrie du fit body. Merci de croire en mon travail et de votre abonnement à ce rendez-vous !

N’hésitez pas à me faire part de vos remarques sur Instagram : @dariamarx ou par mail !



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Par Daria Marx

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